Djaïli Amadou Amal est une écrivaine camerounaise. Elle a débuté sa carrière avec un roman publié  en 2010 chez Ifrikiya intitulé Walaande : l’art de partager un mari, un roman à succès qui a remporté le prix de la Fondation Claus à Paris,  et qui a permis à l’œuvre d’être traduite en arabe. Elle a fait paraître chez le même éditeur, Ifrikiya, trois ans après, Mistiriijo : la mangeuse d’âmes, un second roman magnifique qui n’a pas connu le succès du premier. L’écrivaine, qui lutte pour l’éducation de la jeune fille dans le Septentrion camerounais, vient de publier son troisième livre, Munyal  : les larmes de la patience, roman en lice pour le Prix Orange du livre en Afrique. C’est une écrivaine bien connue dans l’espace littéraire camerounais. Elle revient sur son parcours littéraire dans cette interview.

Raoul Djimeli : Djaïli Amadou Amal, vous avez publié votre premier récit sous la forme d’un roman en 2010 : Walaande ; l’art de partager un mari. Mais votre petite histoire avec la littérature ne commence certainement pas là…

Djaïli Amadou Amal : Mon histoire avec la littérature date de ma lointaine adolescence à Maroua dans l’Extrême-Nord du Cameroun. J’avais eu cette rare chance, quand l’on habite le Grand-Nord, de m’adonner à la passion de la lecture. Les romans à l’eau de rose fusionnaient avec mon univers de loisir.

R.D. : Au-delà des lectures, qu’est-ce qui a motivé l’écriture de Walaande ?

D.A.A. : Je tenais un journal intime qui m’a plus tard servi dans l’écriture de ce livre. Mais c’est la prise de conscience de la condition de la femme qui a aiguisé ce besoin d’écrire, de raconter à ma manière etc…

R.D. : Bien des gens associent Walaande à votre histoire. Qu’en est-il réellement ?

D.A.A. : Toute œuvre littéraire trouve prétexte dans le vécu direct ou indirect de son auteur. Mais Walaande ne saurait être considéré comme un roman autobiographique.

R.D. : Votre premier livre vous a révélé au public camerounais et international. Vous avez participé à divers salons littéraires à travers le monde. Quelle réception fait votre entourage de cette nouvelle vie ?

D.A.A. : C’était nouveau ! Certains ne comprenaient pas ce qui se passait. J’émergeais d’un domaine quelque peu étrange et lointain : l’écriture.  Passé l’effet de surprise, mon succès littéraire a été positivement accueilli autour de moi.

R.D. : Lorsqu’on vous   présente   comme une écrivaine à succès, vous vous sentez dans la peau de quelle-s écrivaine-s africain-e-s qui vous ont marquée ?

D.A.A. : Je   suis une écrivaine  d’inspiration sahélienne. Amadou Hampâté Ba, Seydou Badian et Mariama Ba, m’ont incontestablement marquée. Cependant, je lis aussi des écrivains comme Chinua Achebe, Ferdinand Oyono, ainsi que la nouvelle vague camerounaise que sont Calixthe Beyala, Leonora Miano, Hemley Boum, Eugène Ebodé ou encore Badiadji Horretowdo qui m’ont tout aussi marqué.

R.D. : Jusqu’à la publication de Walaande en 2010 il y avait très peu d’écrivaines connues dans le septentrion. Mais depuis quelques années le sahel donne au Cameroun certains de ses meilleurs auteurs. Qu’est-ce qui fait votre force, selon vous ?

D.A.A. : Je ne peux précisément dire ce qui fait ma force, c’est aux critiques de le dire. Mais je pense que Walaande a ce mérite de décomplexer les esprits, de donner confiance, surtout aux femmes de ma région, dans l’idée qu’elles peuvent aussi y arriver, et je les y encourage vivement ! Il ne faut pas oublier qu’avant moi il y avait l’universitaire Edwige Mohamadou, plutôt bien connu au Nigéria, Garga Haman Adji — qui publie ses mémoires et, je crois, un essai sur le Cameroun —, Kolyang Dina Taïwe, et Badiadji Horretowdo dont le premier roman, Chronique d’une Destinée, paru en 2006, a impacté  des esprits. Son deuxième roman, Le Prince de Djenkana, est d’ailleurs réédité par les Classiques ivoiriens. Si aujourd’hui des écrivains émergent dans le Septentrion, les premiers en sont pour beaucoup.

R.D. : Vos livres situent leurs personnages entre les Harems, les déplacements et les voyages. En quoi est-ce que le voyage est important dans le processus d’émancipation des femmes ?

D.A.A. : Le voyage est important en ce sens qu’il permet d’étalonner ce que l’on connaît à ce que l’on découvre. On a donc la possibilité de comparer et de tirer des enseignements précieux que ne peuvent forcement tirer ceux qui ne voyagent pas. C’est une opportunité de se poser de nouvelles questions, et de se remettre en question. Le voyage est, de ce point de vue, une des composantes non moins essentielles de l’émancipation de la femme.

R.D. : Votre deuxième roman, Mistiriijo ; la mangeuse d’âmes, transporte le lecteur dans un univers précolonial pour explorer les croyances traditionnelles et les savoirs mystiques de la civilisation sahélienne. Comment récoltez-vous le matériau de ce roman ?

D.A.A. : Cet ouvrage a aussi une portée historique. Il m’a fallu quelques six mois de collectes du matériau nécessaire à sa gestation : recherches livresques, déplacements sur le terrain pour recueillir les témoignages particulièrement auprès des personnes, de plus en plus rares, ayant vécu l’époque coloniale dans cette partie du territoire camerounais.

R.D. : Vous menez continuellement des activités au sein de l’Association Femmes du Sahel dont vous êtes Présidente/Fondatrice, pour promouvoir la femme. Quels sont les défis que vous rencontrez au quotidien dans cette entreprise sociale ?

D.A.A. : Femmes du Sahel nait de mes convictions d’écrivaine. Les défis que rencontre l’Association sont globalement celles inhérentes aux associations à but non lucratif en général, et ils sont d’ordre multiple. Mais le plus tenace reste la trésorerie, qui conditionne évidemment aussi bien la logistique que le déploiement des activités dans des régions plus ou moins éloignées. L’Association a fait néanmoins du chemin depuis sa création en 2014 et les activités vont croissantes dans le Grand-Nord, son périmètre opérationnel. Je profite de l’opportunité pour remercier nos membres et toutes les bonnes volontés qui nous accompagnent dans cette exaltante aventure.

R.D. : Votre premier livre a été réédité en Côte d’Ivoire et au Sénégal par les Editions Valesse et Abis. Vos trois ouvrages sont édités à Yaoundé depuis 2010. Quelle lecture faites-vous de l’édition camerounaise ?

D.A.A. : Malgré les difficultés qu’elle connaît depuis bien des années, l’édition camerounaise accomplit un travail appréciable et reste compétitif dans la sous-région. Que les éditeurs de Côte d’Ivoire et du Sénégal rachètent les droits d’édition d’un ouvrage publié au Cameroun, c’est signe d’un attrait qu’elle exerce ici et là au-delà des frontières nationales malgré le contexte économique difficile que connaît généralement le monde de l’édition en Afrique depuis quelque temps. Ceci étant, bien d’efforts sont encore à produire pour être davantage compétitif, aussi dans le processus de production que la qualité d’impression. Le soutien direct de l’État à travers le Ministère des Arts et de la Culture, et notamment dans l’esprit de la politique du livre, ne sera pas de trop, bien au contraire !

Première édition de Walaande.

R.D. : Beaucoup d’écrivains camerounais préfèrent publier en Europe : Que vous apporte le Cameroun comme pays d’écriture et d’édition de vos livres ?

D.A.A. : Beaucoup de choses ! Tout ce que vous avez dit dans vos questions précédentes (rires). Je réside au Cameroun et pour moi c’est essentiel que mes écrits soient à la portée de mes premiers lecteurs que sont les Camerounais. Les livres publiés en Europe ne sont toujours pas accessibles localement. Pour moi cela n’est pas un handicap dans la mesure où mes ouvrages circulent à travers le monde. On peut publier en Afrique et se faire une renommée bien au-delà de l’Afrique. Ce qui compte c’est la qualité de travail qu’on fait.

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