Danièle Magatsing a fondé il y a deux ans, l’association Reading Classrooms, un projet-jeune de promotion de l’éducation par la lecture. Avec sa petite team de passionnés et de bénévoles, Reading Classrooms anime continuellement des ateliers de lecture et des activités littéraires et éducatifs dans la ville de Douala. Guinaelle Stéphanie Kengne a rencontré  madame la présidente qui s’apprête à lancer les activités de cette nouvelle année avec les élèves de la ville de Douala.

Danièle Magatsing, quel parcours vous a conduit à la création de Reading Classrooms ?

En 2015, je marchais avec un ami à AKWA, en face de ARNO et nous avons croisé un grand frère. Dans la conversation il a dit :  Ah mais vous savez ça va faire 10 ans que j’ai eu mon BACC. Cette phrase a réveillé quelque chose en moi. Je me suis demandé : Ah mais ça va bientôt faire 5 ans pour moi qu’est-ce que j’ai fait?

En étudiant un peu la question de la lecture au Cameroun ou plus largement en Afrique, le problème m’est apparu tant dans l’accès au livre mais surtout un désintéressement sur ce sujet. Lire? Pourquoi ? Comment? NON c’est ennuyeux !

Alors je me suis rappelé tout ce que j’ai moi-même vécu enfant en lisant et je me suis dit c’est par là qu’il faut commencer. Redonner goût à la lecture. Là, j’ai imaginé le Concours de lecture qui est notre première activité.

Pourquoi Reading Classrooms ? Quelle urgence ?

Pour agir dans les écoles, la première directrice à qui nous avons présenté l’idée nous a prévenu qu’il faut un cadre légal. Celui qui se prêtait le mieux à notre action était l’association. Voilà donc comment est née l’association Reading Classrooms pour la promotion de la lecture.

J’ai beaucoup bataillé pour faire un premier pas dans cette aventure en 2016, parce que cette année représentait mes 5 ans après le BACC. Je voulais pouvoir être fière de mon quinquennat post BACC (rires).

Au-delà de cet aspect, la lecture est une activité dont les bienfaits ne sont plus à démontrer. En effet, de nombreuses études donnent les effets de la lecture sur les individus comme étant : une plus grande capacité de concentration, la détente, le développement de l’empathie, une meilleure connaissance de soi …

Dans le contexte africain, la lecture s’avère très importante vu le niveau de développement de nos pays. Lire donne accès à l’information qui est la première source de la réflexion qui mène au changement.

Le Cameroun regorge d’un potentiel immense qui ne sert pas encore entièrement le bien-être de sa population. Le champ de possible est encore très grand ici mais dans l’esprit de la plupart des camerounais, le changement n’est plus possible. Les livres sont le premier siège des connaissances à acquérir pour changer notre situation mais aussi une source d’espoir, un moyen de réhabiliter notre confiance en nos capacités.

La lecture se profile donc comme un levier pour affermir la jeunesse devant les défis qui l’attendent mais aussi, pour activer l’engagement citoyen chez ceux qui constitueront demain notre société.

Nous avons réfléchi à la meilleure manière de changer le rapport à la lecture et il s’avère que les enfants sont les plus ouverts au changement et généralement, ce qui a pris une bonne racine à cet âge ne disparaît pas. En outre, toucher un enfant à l’école primaire c’est indirectement toucher les parents car ils sont plus impliqués à cet âge-là qu’au secondaire. C’est comme ça que nous avons constitué notre cible et débuté nos activités.

Comment fonctionne une association de promotion de la lecture dans une ville comme Douala ?

Le contexte de la ville de Douala est celui d’un environnement où il y a peu de structures locales engagées pour la promotion de la lecture contrairement à YAOUNDE où nous avons le CLAC à Mimboman, plusieurs associations littéraires et centres culturels.

Alors on va dire que nous sommes un peu avant-gardiste dans la ville avec nos activités. C’est donc en mode expérimentation que nous fonctionnons. Nous découvrons les besoins et les difficultés des camerounais au fil des activités tout en peaufinant la meilleure offre qui leur permettra de kiffer la lecture comme on dit chez les jeunes.

Vous organisez des concours de lecture, des ateliers de lectures pour enfants et d’autres rencontres littéraires. Comment sont financés ces différents projets au cours de l’année ?

Notre financement provient jusqu’à ce jour de dons de camerounais généreux ayant compris l’importance de la lecture et qui nous font confiance. Nous les appelons affectueusement des believers car ils croient en ce projet. Ils y mettent du leur. Les animateurs qui nous accompagnent sont tous bénévoles.

Du côté de l’équipe en charge, nous devons faire preuve d’ingéniosité pour utiliser de manière optimale les petites sommes que nous recevons afin que ceux-ci soient fiers. Ceci passe par la recherche active du soutien en nature, de l’ingéniosité pour optimiser nos ressources et prioriser nos investissements.

Cependant, dans le cadre de l’extension de notre idée, nous rencontrons aujourd’hui des difficultés à trouver des ressources humaines qui partagent la vision et ont du temps à y consacrer. C’est pourquoi nous avons lancé récemment un programme de stage universitaire afin d’attirer les jeunes dynamiques pour développer notre spectre d’action. Nous restons ouverts aussi aux professionnels qui souhaitent s’engager dans la démarche.

Lectures à Lire Ensemble, un projet de Reading Classroms

Madame la présidente, les fruits actuels de ce travail de bénévole…

Au-delà de ce qu’on peut se dire que le travail de bénévole est inutile et prends beaucoup de temps, je m’enrichis chaque jour de compétences : faire confiance, Recruter et Manager une équipe,  organiser des campagnes de financement etc.

Votre fond de bibliothèque est surtout constitué de livres africains, que vous lisez vous-même avez beaucoup de plaisir avant de les partager avec votre cible…D’après vous, existe-t-il un bon ou de mauvais livres pour enfants ?

Je réponds un petit oui à cette question mais en réalité c’est un non. Le livre est un moyen de véhiculer un message. Ainsi, en fonction du message à faire passer vous pouvez considérer un livre bon ou mauvais. Les européens dans leur mission de domination sont passés par le livre. Ces manuels et ouvrages qui présentent l’africain comme un être qui a été civilisé, qui n’arrive pas à se gérer, qui a besoin de l’assistance d’une métropole et j’en passe. Dans cette visée, ils font lire des livres particuliers à leurs enfants et aux nôtres.

De même si nous voulons passer un message à notre jeunesse, nous devons choisir soigneusement les idées que nous véhiculons au travers des livres. Si nous voulons qu’ils envisagent l’écriture, le graphisme ou l’édition comme un métier, nous devons leur montrer des exemples palpables autour d’eux qui montrent que c’est possible. Si nous voulons qu’ils soient capables d’innovations technologiques, d’intégrité, fiers de ce qu’ils sont nous devons leur montrer notre histoire, les innovations importantes dont leurs semblables ont été à l’origine pour les valoriser, réhabiliter leur estime personnelle… et ainsi de suite.

Toutefois en grandissant, tout livre est bon à lire car on a un esprit critique aiguisé. Lorsque l’identité est déjà formée, on peut se permettre de voir comment d’autres pensent. Chez les enfants, nous sommes garants des messages à passer car nous formons leur identité. Voici la première raison pour laquelle nous choisissons les livres africains.

Ces livres permettent également une identification plus facile pour les enfants ce qui leur permet d’entrer plus facilement dans les histoires comparativement à une histoire de fermier irlandais blotti contre le feu pendant l’hiver.

De plus, l’édition africaine peine à décoller en local parce que son marché est encore restreint et pourtant nous avons un bon nombre d’auteurs africains. En consommant les productions d’auteurs africains, nous créons un marché africain du livre qui peut si nous atteignons la taille critique pousser à développer l’édition sur le continent. Développer l’édition créera des emplois et de la richesse sur notre continent et tous les effets économiques positifs pour le continent. L’Afrique qui gagne c’est tout ça: les industries, les livres, et etc… Un enfant qui lit est un adulte qui pense.

Lorsque vous observez le travail que vous effectué ces dernières années au sein de l’association Reading Classrooms, vous comprenez peut-être, plus que les autres, pourquoi les enfants ne lisent plus…

Tout simplement parce que personne ne leur donne envie ni ne les entraine à lire. L’école fait un travail majeur certes mais n’a pas toutes les clés en main pour développer cette aptitude.

Comment se fait la sélection des livres que vous achetez pour vos ateliers ?

La sélection des livres se fait très simplement. Le message à passer est celui de la revalorisation, confiance en soi, passer un bon moment mais surtout développer une intégrité morale en chacun de ces enfants. Le filtre est à plusieurs niveaux: Auteur africain – Editeur africain – Contexte africain – Leçon ou morale de l’histoire.

Lorsque nous n’arrivons pas à trouver tout ce dont nous avons besoin, le critère sur la morale de l’histoire est celui qu’on applique sur les ouvrages étrangers. Nous passons en revue les ouvrages avant de les acheter.

Quelle est la part, dans le fond de livres Reading Classrooms, du livre édité au Cameroun ?

Le livre édité au Cameroun devrait entrer chez Reading Classrooms cette année 2019 seulement. Précédemment, nous avons utilisé beaucoup d’auteurs africains publiés à l’étranger. Le plus difficile avec la démarche est que peu d’auteurs africains écrivent pour les enfants. Ils sont plus prolifiques à partir de l’adolescence et l’âge adulte.

Votre association est basée à Douala et ne travaille qu’avec le public de Douala. Y a-t-il une explication à cela ?

Tout simplement le fait que nos ressources financières sont encore limitées pour l’instant. Donnez-nous immédiatement 50 millions comme on voit dans certains dons d’organismes et nous pourrons organiser une campagne nationale de promotion de la lecture auprès des enfants. Rires. Notre ambition est d’élaborer et mettre en place un programme national de promotion de la lecture qui se déclinera suivant plusieurs axes: animations régulières dans les écoles publiques et privées, ouverture d’une chaine de bibliothèques dans le pays, organisation d’évènement valorisant et attendus autour du livre.

Madame la présidente, quels sont les projets imminents de Reading Classrooms ?

Pour l’année 2019, le projet phare est le concours de lecture 3e édition avec 420 enfants. Nous avons déjà commencé à nous y préparer. Ensuite, nous abordons un stade décisif de notre évolution c’est celui de l’agrandissement de notre champ d’action. Ceci demande des ressources humaines pour le piloter mais aussi des sources de financements pérennes pour l’association.

Ensuite, nous travaillons à la mise en place d’un espace lecture dans la ville de Douala et développons notre collaboration avec les acteurs du domaine pour proposer des programmes de qualité et créer une synergie forte autour du livre; notamment le festival MBOA BD, les maisons d’éditions et les missions internationales de promotion du livre installées au Cameroun.

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