À Bafoussam, le poète et dramaturge Kouam Tawa et la Compagnie Feugham  animent depuis plus d’une décennie et chaque semaine, le programme Au fil des mots. Un moment de littérature auquel participe un public local fortement diversifié, mais aussi, bon nombre d’écrivains du terroir, de poètes et acteurs du livre de la région de l’Ouest. Ce 26 décembre, l’affiche est magnifique : elle  annonce une belle rencontre, elle annonce Patrice Kayo !

Patrice Kayo, Bafoussam décembre 2018.

En plein cœur de Bafoussam, ville plantée au cœur de petits villages qui résistent tant bien que mal à l’envahissement et à la pollution urbaine,  se trouve l’Espace culturel Tengang ! Bâtiment en étage bâti non loin de la route principale, cet espace de la culture doit certainement  étonner plus d’un, dans une ville bamiléké.

Immeuble siège de la Compagnie Feugham, c’est ici que se tient depuis maintenant deux ans, le programme littéraire le plus résistant de la ville. Plus de 250 éditions au compteur ! avec souvent des éditions spéciales comme celle du 9 janvier 2019, qui annonce, un spectacle-laboratoire sur théâtre africain – nouvelles recherches théâtrales de Kouam Tawa.

Tout avait commencé Chez Dénise, un restaurant que le public de la ville prenait d’assaut à chaque rencontre poétique.   En 2008, alors que le pays est secoué par de violentes grèves, l’écrivain camerounais Kouam Tawa et la Compagnie Feugham lancent à Bafoussam, un programme de lectures  poétiques, Au fil des mots. Un moment de littérature qui rassemble un public d’enfants, d’adolescents et d’adultes autour des pratiques littéraires. C’est sur l’œuvre d’Etienne Noumé, Angoisse quotidienne, que le fil a commencé à se dérouler  le 25 juin 2008.  Après un long chemin de 10 ans, il se déroule toujours, invitant à Bafoussam des écrivains comme Gérard Macé, Gaston Paul Effa, ou la vingtaine d’autres plumes qui sont passées par là.

L’appel est presque toujours lancé par le compte facebook de son initiateur. Kouam Tawa annonce l’auteur en lecture, indique l’heure et entre deux commentaires, la chaîne des nouveaux  invités se construit. Mais, à  Bafoussam, c’est un public habitué et régulier qui prend rendez-vous pour le prochain spectacle, à la fin des rencontres.

Ce 26 décembre est un jour d’après fête, un prolongement de la gaité, autour des mots. La salle se comble doucement, Perez Mekem, photographe dont le livre Empreintes, est paru à Bafoussam même chez Les bruits de l’encre éditions, archive…. La rencontre de ce jour commence autour d’une activité interactive : les devinettes. Pour Kouam Tawa, le public « aime autant la phase de l’échange que celle de la lecture ». L’œuvre Fables et devinettes de mon enfance, du poète Patrice Kayo, parue en 1978 chez Clé à Yaoundé, sert de corpus. D’une devinette à l’autre, le public s’active, lève le doigt, applaudit joyeusement, commente la sagesse et les mœurs bamiléké qui, avec le temps, se sont mixés à d’autres cultures. On apprend par exemple, à la suite de la devinette : « Un lac autour d’un rocher » faisant référence au taro et à la sauce jaune, qu’avec l’influence des cultures grassfield du Nord-ouest, le lac se trouve désormais à l’intérieur du rocher. La salle est réchauffée. Le poète de la Compagnie Feugham demande l’attention du public, introduit l’auteur, Patrice Kayo, qui se souvient justement qu’il y a bientôt cinquante ans que ces devinettes ont été rassemblées.

Kouam Tawa poursuit les lectures. En attendant l’aurore est l’œuvre annoncée pour le spectacle de  lecture. C’est un recueil de poèmes poignants, paru chez Clé en 1998, l’année où Kouam Tawa publiait lui-même son premier livre, Moisson d’amour (poèmes pour la jeunesse) aux éditions de l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie. D’En attendant l’aurore, le comédien du jour prolongera les lectures dans Paroles intimes, un livre de Patrice Kayo paru en 1972, après Chansons populaires bamiléké, après Hymnes et sagesses, tous chez P.J. Oswald. Kouam Tawa interrompt souvent la lecture pour rappeler la force de frappe de certains poèmes, dire comment en entonnant la chanson de la révolution, Patrice Kayo savait aussi chanter la beauté des jouvencelles de son époque.

Patrice Kayo, à son domicile à Yaoundé, 2017

Après une heure d’une lecture cadencée, la parole est donnée à Patrice Kayo, la surprise du jour ! Même si l’écrivain a vécu à Bafoussam et près de la ville binam, c’est aujourd’hui que beaucoup le rencontrent pour la première fois. Le poète est installé sur la scène. Les questions avancent. Les invités ne cachent pas leur joie de rencontrer enfin ce combattant qui a consacré sa vie entière à la littérature et son combat politique à défense des petites gens. Patrice Kayo remue les archives, évoque son arrestation dans les années 70, lorsque son poème en hommage à Ruben Um Nyobe paraît dans la revue Présence Africaine. L’éditeur de l’Anthologie de la poésie camerounaise évoque aussi ses déboires à l’Ecole Normale Supérieure de Yaoundé où, malgré ses travaux et ses écrits sur la poésie, il n’a, en trente ans de service, jamais été autorisé à enseigner la poésie, l’administration le soupçonnant d’endoctriner les jeunes. Le poète  se souvient de l’attention que le public accorda à Lettre ouverte à un roi bamiléké autoédité en 1984, et qui fut « le moment le plus important » de sa carrière d’écrivain. Les pages de l’histoire du Cameroun s’ouvrent à mesure que la nuit approche.

Dans la salle ce jour, des écrivains du terroir comme Wakeu Fogaing, directeur de la Compagnie Feugham, Fidèle M. Tagatsing Tankou, poète et beaucoup d’autres sont venus partager l’évènement et échanger avec les poètes à l’honneur. Au fil des mots…dix ans de résistance !

 

                          Raoul Djimeli

 

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