Anne Cillon Perri est un poète camerounais qui compte. Bien connu dans  l’espace littéraire  francophone qu’il a alimenté, depuis les années 2000, d’une dizaine de productions littéraires, ses écrits abordent les violences et tentent de trouver un sens à la marche du monde. Le sortilège des radeaux, son nouveau livre est une interrogation de l’Histoire et de la mémoire coloniale, dans une civilisation qui ne sait plus si elle avance ou si elle recule.


Raoul Djimeli: Le sortilège des radeaux est dédié à la mémoire de Fernando d’Almeida, que certains désignent comme votre double.

Anne Cillon Perri: Je dois vous dire d’abord que je suis très satisfait que « Le sortilège des radeaux » ait pu voir le jour à Yaoundé. Vous le comprendrez peut-être dans la suite de cet entretien. Car, les œuvres sont comme des êtres humains. Elles naissent, grandissent, et si rien n’est fait, peuvent mourir. La relation des vrais destinataires de cet ouvrage avec le livre étant des plus ambiguës, je me demande quelle en sera la réelle portée. Ceci dit, c’est en filiation assumée, voire revendiquée, que j’accepte tout rapprochement avec Fernando d’Almeida. Il était pour moi un peu plus qu’un ami, un maître, dans le sens de magister, ou encore, ce que les disciples de Jésus appelaient Rabbi, c’est-à-dire, au-delà du maître, une figure exemplaire devant laquelle on s’évalue. J’ai écrit ce livre en pensant à lui. Certaines contraintes que je me suis données dans la formulation de ma pensée m’ont été suggérées par lui. Par exemple, l’absence dans le texte du pronom personnel « Je ». Cependant, nos obsessions sont différentes. Cela s’explique par le fait que lui, il était d’origine béninoise, le berceau du vaudou et du temple du python, avec une ascendance noire brésilienne d’esclaves affranchis. Il n’avait vécu que dans des grandes villes, avait été  marxiste, était docteur en lettres, ne lisait pas les géographes, était journaliste et enseignant de littérature. Moi je viens d’un petit village bantou du bassin du Congo dans le golfe de Guinée. Je ne revendique aucune autre nationalité. Je suis diplômé de l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature. J’ai fait des études en droit, en sciences du langage, et plus tard, en sciences politiques et stratégiques. Nous ne pouvons pas voir le monde de la même manière. Nos préoccupations idéologiques ne peuvent non plus être identiques, même si nous partageons les mêmes codes esthétiques.

RD: Le sortilège des radeaux se lit comme une histoire de ceux qui ont été vaincus à toutes les batailles de l’Histoire du monde. 

ACP: Non. Nous avons  gagné quelques batailles et avons perdu toutes les guerres. Il me semble que nous devons avoir le courage de le reconnaitre. Nous devons savoir que l’Occident nous ayant battus à toutes les guerres récentes, si rien ne se fait, nous serons toujours dans cette situation de vulnérabilité. Nous devons non seulement l’enseigner à nos enfants, mais aussi, nous atteler à la construction d’un futur plus conforme à nos vrais besoins. Le modèle actuel est celui de la défaite. Celui du vaincu qui va chercher sa sécurité chez le vainqueur. Nous devons réécrire notre histoire en mettant un accent aigu sur cette défaite et l’impératif de la reconstruction, plutôt que de nous arc-bouter sur une gloire passée dans l’Egypte pharaonique. Nos dieux et nos sorciers n’ont pas  réussi à nous sauver de l’Occident. Nous sommes devenus chrétiens, musulmans, francophones, anglophones, hispanophones et lusophones. Nous mangeons du pain de blé, mais aussi du manioc, du mil, du taro, de l’igname, etc. Nous buvons du vin de raisin. Nous ne portons plus l’obom mais plutôt le blue jean. Nous avons connu la traite et la colonisation. Berlin nous a donné des frontières. Nous avons fait leurs guerres. La Charte de l’ONU a été écrite sans nous. Nous sommes devenus des Etats sur le modèle westphalien à partir des frontières arbitraires issues de Berlin. L’impérialisme se poursuit à travers des présidents qui sont tantôt élus, tantôt imposés à la tête de nos quasi-Etats que les Occidentaux reconfigurent sans cesse au gré de leurs intérêts. Nos chefs d’Etats sont en fait des surveillants de nos ressources naturelles dont ils ne savent rien de la quantité et de la répartition géographique, etc. Il importe donc de rêver un autre rêve. D’imaginer une autre Afrique et d’inventer le nouvel africain à partir de ce que nous sommes réellement devenus et non à partir de ce que nous ne deviendrons plus jamais, parce que nous l’avons, soit oublié, soit délaissé, pour mieux nous intégrer dans la modernité. Cela implique de se départir du romantisme d’un retour à un passé qui est définitivement passé pour tendre vers une Afrique qui se donne un avenir rêvé par elle-même, à partir de son historicité. Certains peuples nous considèrent toujours comme une page blanche sur laquelle ils peuvent venir écrire, arme au poing, une autre histoire. Celle d’un islamisme salafiste et jihadiste par exemple. D’autres, comme la Chine, sont plus raffinés, plus soft, pour parler comme Joseph Nye, mais caressent le même rêve…

RD: Rome, le Pape, l’Apocalypse, Dieu, le Christ, la malédiction de Cham, Crucifix, ces mots sont utilisés de manière répétée dans Le sortilège des radeaux.

ACP: Je pense que l’Afrique est aussi en retard à cause des religions. Elle reste  recroquevillée au pied du crucifix à l’heure de l’usine et de la plantation. En plus de l’impératif d’inventer sa propre voie vers un bonheur qu’elle a défini elle-même et qui n’a rien à voir avec la quantité de dollars par jour, car, sur ce modèle-là, elle sera toujours battue, l’Afrique doit s’approprier toutes les morales qui lui conviennent dans les religions importées et s’affranchir de toute autorité qui n’est pas au service de son retour sur la scène internationale. Elle doit se donner son Vatican et sa Mecque n’importe où sur son sol et œuvrer afin que d’autres peuples respectent sa voie. Jésus n’est pas né à Rome. Nous devons inventer nos mythes et nos évangiles en fonction de nos vrais besoins. Ce n’est que de cette façon que nous pourrons enseigner aux générations futures l’amour de cette terre d’abondance, « notre terre promise ». Moi je vis en zone d’influence chrétienne. Je pense que nous avons le devoir de nous approprier le Christ en nous affranchissant de Rome, dans une sorte de nouveau schisme qui ne demande plus qu’à la bible et à nos désirs le sens de nos rêves d’éternité. Car, nous en savons assez pour pouvoir construire nos propres mystères et une liturgie plus profitables à l’Afrique. Sinon, nous serons punis en enfer comme nous le sommes déjà sur terre.  Ce que nous mangeons et buvons chaque dimanche à la messe n’est pas produit par le paysan d’Angongué ou de Foumbot. Il y a par conséquent dans la religion chrétienne des enjeux économiques qui ne disent pas leur nom. Voilà pourquoi des concepts comme l’indépendance resteront vides de sens aussi longtemps que nous irons à l’église comme si le monde n’existait pas ou comme si l’africain n’avait aucun droit au bonheur sur terre.

RD: Vous évoquez dans l’œuvre des faits comme l’Indépendance du Cameroun, l’exécution d’Ernest Ouandié. Que représentent, pour le citoyen que vous êtes, ces étapes de notre Histoire ?

ACP: La défaite. L’Occident a assassiné tous nos dieux et nos prophètes. C’est pourquoi je dois les nommer avec un « d » minuscule si je veux que l’emploi de ce mot ne soit pas fautif… Vous voyez à quel point le mal est profond ? La domination jusque dans la graphie sripturaire nominative de nos valeurs…Il y a Ernest Ouandié, mais aussi Kenule Sarowiwa dans le delta du Niger. Thomas Sankara au Burkina, Kwamé Nkrumah et avant tout ce monde, Samory et les autres. On nous a offert l’indépendance. On nous a offert jusqu’à la monnaie. Donnons-nous la souveraineté dans l’égalité des nations. Il faut oser autre chose à travers la science et le travail. Pour cela, il va falloir être sérieux et exiger de nous-mêmes plus que des autres les devoirs espérés. Il faut essayer la liberté. Y compris toute la rigueur qu’elle implique. Nous restons coincés dans des frontières saugrenues en Afrique au moment où de vastes marchés ouverts se constituent partout dans le monde. L’Occident ne veut pas de nous sur son sol et nous avons la myopie de ne pas nous ouvrir à nous-mêmes. Nous tanguons toujours sur le crime de Berlin.

RD: Le sortilège des radeaux est avant tout une histoire de l’eau, entre les migrations, les cultures et les violences…

ACP: La mer occupe les trois quart de la surface du globe terrestre, 73% pour être plus précis. Les premières navigations maritimes attestées datent du septième millénaire avant Jésus Christ. La mer est une voie de communication, un espace de loisirs et une source de richesse, pour ne citer que ces quelques fonctions. 90% de ce que nous mangeons vient de la mer ou passe par la mer. Au moins 98% de notre commerce extérieur passe par la mer. L’Occident est venu à nous à travers la mer qu’elle sillonne de long en large depuis la nuit des temps. Pourquoi notre présence dans cet espace trouble-t-elle la tranquillité de ceux qui le dominent aujourd’hui, qui le pillent et en profitent depuis la nuit des temps ? Christophe Colomb avait 1500 hommes lors de la deuxième traversée en septembre 1493. La traite des populations autochtones d’Amérique a été désapprouvée par la reine espagnole. Mais même le Vatican a tacitement approuvé celle des noirs. Pendant quatre cents ans, nous n’avons traversé l’Atlantique que de force. Depuis le 17 novembre 1869 que l’Afrique est une île, nous sommes chassés comme de terribles flibustiers de cet espace en principe commun qu’est la mer. C’est dire que l’Afrique est devenue un zoo où en captivité vivent ses habitants dans la complicité des dictatures, de l’obscurantisme et du Christ sur la croix. Un espace où l’école ne sert à rien d’important pour les peuples qui l’habitent et où on allume de temps en temps de petits conflits armés pour détourner les peuples des chemins essentiels. Elle est, sinon une prison, du moins un ghetto surveillé, d’où on ne peut sortir que pour tomber dans une captivité plus effroyable encore, lorsqu’on a survécu au voyage. Nous avons au-dessus de nos têtes, des espèces de Léviathans qui tirent au sort quelques élus méritant la mobilité. C’est d’autres peuples qui nous disent que nous sommes plus en sécurité aujourd’hui sur une terre où des armes ont été déversées et où on a donné des moyens de destruction rapide et massive aux gamins à peine sortis de l’adolescence.  Cette séquestration de l’Afrique dans un espace violent, où la parole est distribuée en fonction du potentiel de nuisance, me retourne les viscères. C’est cela qui me révolte et qui explique mon obsession pour l’espace maritime.

Anne Cillon Perri (DR)

RD: Anne Cillon Perri, c’est un trajet : vingt ans de pratique poétique. Qu’est-ce qui a changé depuis les années 2000 dans le paysage poétique du Cameroun ?

ACP: J’écris des poèmes depuis un peu plus de quarante ans. Il est rare que l’on soit un bon poète sans lire les autres. J’ai donc traversé quelques décennies de pratique poétique au Cameroun.  Dans l’histoire de la poésie nationale, la Ronde des poètes qui a farouchement résisté contre l’invisibilité du genre, dans un contexte où l’APEC avait décliné, a joué un rôle d’une ineffable importance. C’est grâce à l’entêtement de Jean-Claude Awono qui malheureusement s’essouffle peu à peu et l’enthousiasme de ses compagnons que le flambeau est resté allumé. Depuis les années 2000, il y a une certaine effervescence éditoriale entretenue par de jeunes gens comme François Nkeme et Joseph Fumtim, tous issus de la filière vouée à l’édition à l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information du Cameroun. Il y a eu les Presses Universitaires de Yaoundé, Agbetsi, Interligne, Proximité et plus tard, La Ronde. Les trois derniers éditeurs formeront Ifrikiya tandis que le premier disparaitra et que d’autres, à l’instar de LUEPPEPO verront le jour. C’est dans le cadre de l’anthologie publiée aux Presses Universitaires de Yaoundé par Patrice Kayo que pour la première fois, j’ai vu mes poèmes dans un livre. Il convient également de retenir à Yaoundé, l’influence du journal Patrimoine, et à Douala, l’action du Centre Culturel Français, le festival trois V et les Cahiers de l’estuaire. Toutes ces initiatives auxquelles il convient d’ajouter le  concours national qu’organise depuis quelques années le Ministère de la Culture ont permis l’émergence de nouvelles plumes. Il importe de préciser que l’avènement des éditeurs cités ne fait pas ombrage à CLE, AFRICAVENIR, Le Flambeau et AFREDIT et des cercles comme le CLIJEC. Les poètes publiés chez L’Harmattan ont rarement eu du succès. Toutefois, on peut déplorer le fait que la poésie ne soit plus vraiment enseignée dans les lycées et collèges du Cameroun où le contexte socioculturel est peu favorable à la lecture et où les politiques publiques du livre et de la lecture ne permettent pas le développement de ces activités. Cela ne permet donc pas aux jeunes d’aujourd’hui de se donner des modèles crédibles comme nous autrefois qui nous sommes abreuvés à l’onde de Lagarde et Michard ou encore du Français en Afrique, en plus des œuvres inscrites dans les programmes scolaires.

RD: Vous commencez votre carrière d’écrivain en fréquentant la Ronde des poètes du Cameroun. Elle vous apporte quoi, la Ronde, dans votre devenir poète ?

ACP: Tous les membres de la Ronde étaient déjà poètes en arrivant dans cette association. C’est même la poésie qui nous nous a mis ensemble. Cependant, les soirées de la Ronde des poètes au foyer Bangam, à la Vallée de miel, à Africréa, au CLAC, au siège de la Ronde et à d’autres espaces comme le Vital Club nous ont permis avant tout de nous connaître et de créer des réseaux de lecture qui étaient en même temps de véritables ateliers de pratique de cet art. Je sais à quel point le concept d’école révulse Jean-Claude Awono. Mais je dirais néanmoins que certains poètes d’aujourd’hui, au sens large du terme, sont issus de la Ronde des poètes. C’est le cas de Major Assé Eloundou et Valery Ndongo dont les poèmes ont été publiés pour la première fois dans La Bande fumante, une anthologie publiée par le Président de cette association. En ce qui me concerne personnellement, je pense encore avec nostalgie à ces soirées où nous avons poétisé jusqu’au délire. Je pense à Mbohou Tchoungui, un poète merveilleux, Yves Charles Nkili, Fleury Ngameleu, Hassana Walaguido, Hortense Claire Thobi,  John Francis Shady Eoné, Sosso Jean, Angeline Solange Bonono, Germain Ndjel, Martin Anguissa, etc. Nos discussions pouvaient se poursuivre jusqu’à l’aube. Nous aimions la poésie et personne ne s’offusquait qu’on lui dise que son texte n’est pas assez bien construit. Je viens de ce giron-là. Un cercle  où chacun avait lu tout le monde avant même que les textes ne sortent en livres et ne soient disponibles en librairie.

 

Le sortilège des radeaux, Ed. Auteurs pluriels

RD: Vous avez dirigé une anthologie sur la poésie centrafricaine, parue en 2008, et publié deux recueils de poésie en 2009. C’était vos dernières sorties, il y a plus de 10 ans !

RD: Mes dernières œuvres poétiques publiées, remontent à 2009. Il s’agit de Traversée et de Chanson pour Oléron, publiées en France. Ces œuvres ne sont pas disponibles au Cameroun. Voilà pourquoi j’ai souhaité que Le sortilège des radeaux soit publié par un éditeur camerounais. En général, je ne suis jamais pressé de publier mes livres. Ils sont le résultat d’une lente construction. En général, l’auteur est lui-même son premier critique. Il remet son texte sans cesse en question jusqu’au moment où il ne peut plus rien y ajouter sans se répéter.  Quant à l’anthologie des poètes centrafricains, c’est avant tout un compte rendu de voyage. J’ai animé à Bangui un atelier d’écriture poétique. Les poètes que j’ai retenus pour cette anthologie étaient tous participants à cet atelier.

RD: Anne Cillon Perri, pour finir, l’Assoumière… 

ACP: L’Assoumière est ma résidence qu’habite encore au Sud-Ouest de Yaoundé, l’âme de maman, Mbengono Marie Cécile, récemment disparue. C’est de la Loge poétique de celle-ci  que j’ai construit une œuvre qui s’écrit encore. C’était aussi le nom de mon site internet qui n’existait que grâce à la générosité d’une amie française qui en a eu marre… Ce nom vient du prix Antoine François Assoumou qui a permis d’acheter le terrain sur lequel ma résidence est construite. En souvenir, mon épouse, la lauréate de ce prix et moi, l’avons baptisée ainsi. Le nom Assoumière vient donc d’Assoumou. C’est là que cet entretien a été réalisé. Nous reviendrons un jour sur la question de l’école comme facteur d’abrutissement des peuples en Afrique et sur les concepts de liberté, de démocratie et de paix qu’interroge également Le sortilège des radeaux.

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