ANNE CILLON PERRI est un poète camerounais qui compte. Bien connu dans  l’espace littéraire  francophone qu’il a alimenté, depuis les années 2000, d’une dizaine de productions littéraires, ses écrits abordent les questions de violence, d’histoire, et tentent de trouver un sens à la marche du monde. Le sortilège des radeaux, son nouveau livre est une interrogation de l’Histoire et de la mémoire coloniale, dans une civilisation qui ne sait plus si elle avance ou si elle recule.

Anne Cillon Perri est l’une des grandes affiches de l’African Festival of Emerging Writers qui se déroule en février au Cameroun sous le thème: Visages, Images et Mémoire de l’Afrique.

Quels visages / images de l’Afrique habitent-ils votre mémoire ?

« Sur les rues de ma mémoire », l’Afrique m’apparaît, sinon comme une île artificielle, du moins comme une terre séquestrée, une sorte de zoo où sont enfermés des peuples auxquels a été assigné un destin pour le moins tragique.  Cette terre est hantée depuis la nuit des temps par tous les peuples, mais sans qu’il n’y ait jamais eu réciprocité. Elle m’apparaît aussi comme une terre sans cesse agressée par les peuples les mieux techniquement, économiquement  et scientifiquement outillés dans le but de s’emparer, autant de ses richesses que de ses terres. Je pense à l’invasion arabe et les colonies occidentales de peuplement. Bien évidemment, la science doit s’appréhender ici, dans toute sa distance avec la spiritualité orientale dans sa diversité et telle qu’elle s’est acclimatée dans les territoires de l’Europe de l’Ouest y compris dans leurs extensions nord-américaines.  Elle m’apparaît enfin comme une terre qui constitue une immense question posée aussi bien à la conscience humaine qu’à la raison…

 Aujourd’hui, avez-vous l’impression de subir l’Histoire   ?

L’histoire, c’est peut-être avant tout l’histoire des guerres, toutes les guerres que l’humanité a menées pour subsister jusqu’alors. L’Afrique a été utilisée, quand elle n’était pas l’enjeu, dans quelques-unes d’entre elles. Mais d’une manière générale, elle a été absente. Au contraire, elle a été le terrain d’expérimentation de la mort et des moyens de destruction massive et rapide… L’Occident nous ayant battus à toutes les guerres, nous avons le devoir de transmettre à nos enfants l’impératif de nous approprier les outils grâce auxquels nous avons été assujettis. C’est cela que j’appelle « la fétichisation de la science et du travail ». C’est la seule façon efficace de résister si nous voulons arriver à moins subir l’histoire, c’est-à-dire, toutes les violences dont notre terre est victime, à commencer par l’exclusion de la mer.

Si je dis le veuvage, vous pensez à quoi ?

Je pense à la mort. Je pense à la fois aux rites de resocialisation du conjoint  survivant après le décès de l’autre, notamment, chez les bantous et certains peuples d’Afrique noire. Je pense aussi aux effets de droits qui apparaissent dans cette situation juridique. Aussi bien au plan sociologique que du point de vue du droit, la situation de la femme est tout à fait particulière, dans la mesure où elle est capable de perturber la transmission des valeurs et droits patrimoniaux.

 Votre livre, Le Sortilège des radeaux raconte les conséquences d’une rencontre historique de l’Afrique avec le reste du monde…

Une rencontre qui s’est faite dans une extrême violence, à partir de la dénégation du statut d’homme au noir. Dès lors, la liberté, la démocratie, la justice et toutes les belles utopies dont nous avons été nourris n’ont aucun sens lorsqu’elles lui sont appliquées. Tous nos illuminés ont été liquidés. On nous a offert jusqu’à la monnaie. Voilà pourquoi l’école, telle qu’elle s’est généralisée en Afrique noire, ne nous a servi à rien d’important, sinon à demeurer les relais consentants d’une idéologie de l’acceptation de la domination. Cela se traduit par exemple, au moment où je vous réponds, par le fait que cet entretien se réalise dans une langue non émancipée des règles des anciennes puissances coloniales qui en contrôlent la conformité au standard. Nous avons été découverts comme une matière première.

Quelles images de l’enfance vous reviennent aujourd’hui ?

Les images d’une enfance bucolique à Angongué. Une enfance forestière à côté de grands parents chrétiens et animistes. Dans la mesure où mon grand-père était le chef du village, il ne manquait rien d’essentiel chez nous. J’ai donc eu une enfance heureuse, marquée par des parties de pêche dans la Lobo, à Kouboukoubou et Abong Mbanga. J’y suis resté jusqu’à treize ans. Car, après l’obtention du CEPE à l’école catholique de Nden où j’ai reçu le baptême, la première communion et la confirmation, j’ai dû commencer un cycle secondaire en ville.

Lire aussi l’interview d’Anne Cillon Perri à la sortie de Le Sortilège des radeaux.

 

Propos recueillis par Raoul Djimeli

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