Comment parler d’un livre d’économie publié il y a bientôt 15 ans ! Rappeler son urgence  c’est dévoiler au moins deux choses : la première, la plus évidente est que l’économie africaine présentée dans cet ouvrage qui travaille sur la question de la misère galopante des pays du sud, est restée statique, ou, du moins, que les questions posée par cette économie en 2005, au moment de la parution de ce livre sont restées sans réponses solides en 2018. La deuxième chose, elle, explique, complète et tente d’apporter un éclairage à la première : c’est que l’économie est culturelle, qu’on ne tente de la cerner qu’à partir d’un ensemble global d’indices propres à une géographie. Cette géographie est celle du sud ici ; et de l’avis du Dr. Paul K. Fokam, ce sud était rendu fragile par la « complicité du nord ».

De prime abord, l’ouvrage que nous propose l’économiste et banquier Paul K. Fokam se veut complet dans le traitement de la question de la misère de l’Afrique. L’examen du triple titre « Misère galopante du sud » ; « Complicité du nord » puis, « Jeux, enjeux, solutions » peut traduire l’ambition de l’auteur à travailler la question dans ses différents contours. L’énigme de la culture ne tarde pas à sauter au premier regard de l’œuvre car, dans l’exploration de cette épreuve laborieuse qu’est la pauvreté, le lecteur rencontre avant tout autre chose, la parole, le proverbe. Cette parole nous vient d’un pays-soleil, celui que prennent en exemple tous ceux tentent de convaincre l’opinion mondiale qu’une Afrique glorieuse est possible à condition qu’elle sache s’appuyer sur les structures et les possibilités d’un développement orienté vers ses propres valeurs, vers ses propres richesses.

« Le sage se demande à lui-même la cause de sa faute, l’insensé la demande aux autres. » Proverbe chinois.

Du nord au sud, l’Afrique travaillant à sa recolonisation.
De quel développement l’Afrique a-t-elle besoin aujourd’hui ? La réponse à cette interrogation permet d’étendre le propos de Stephen Smith repris à la suite du proverbe chinois. En effet, selon Smith, il existerait un double mensonge permanent sur lequel le monde prend appui depuis des siècles pour fragiliser l’Afrique et empêcher sa croissance. Ce mensonge que Smith désigne par le terme « hypocrisie », s’épanouit et se développe dans l’ « aide au développement », cette volonté sans cesse manifeste qu’a le nord d’apporter au sud son prétendu soutien à sa croissance économique; alors même qu’au commencement, les bases d’une économie autonome sont faussées.
Dans cet ouvrage, Paul K. Fokam cherche alors les commencements dans la définition même du terme « développement ». Pour cela, l’économiste va tracer les origines de cette notion dans le temps et dans l’espace. La bipolarisation du monde (entre nord et sud) est le premier commencement, même si elle date selon K. Fokam d’une époque récente (p.19). Elle nait du concept de « l’évolution » et se fonde sur une comparaison des niveaux de vie, une démarche elle aussi faussée au préambule car, les indices de comparaison entre les deux blocs nord et sud sont stratégiquement conçus pour garder le nord bien au-dessus du sud. C’est pourquoi reprenant la croissance dans sa trajectoire temporelle, l’analyste utilise désormais le terme de « changement » en lieu et place du mot « développement ». Cette reconsidération de l’évolution dans le temps va amener l’auteur dans l’Egypte, au cœur de la civilisation copiée par les nouveaux géant du XVIIème siècle. « Autour du Xème siècle, un changement de tendance s’opère. L’occident, qui bénéficie d’un apport déterminant des mathématiciens africains immigrés en Grèce commence à se démarquer dans le domaine technologique », p. 20
Paul K. Fokam montre que parti de l’Egypte, le développement ne trouve son grand terrain d’expression dans la Grèce que parce qu’il s’organisait autour de l’idée du capitalisme, absent dans la considération égyptienne du monde. On retrouve cette idée du capitalisme dans les travaux de Max Weber. Ainsi, selon l’économiste, c’est en se détournant des dieux contrôleurs et possesseurs de toutes les fortunes, et en tentant de multiplier la richesse des hommes que le monde apprit un jour le capitalisme, formule sous laquelle le développement prit forme. C’est dire que l’Afrique connait les moyens de son développement, mais que les africains se laissent conduire dans les champs du sous-développement.

De la notion du sous-développement.

Comme le développement et la bipolarisation du monde, le sous-développement est une notion faussée. L’auteur retrace les origines du mot depuis les 1943 et présente la conception mafieuse qui en résultera pour les siècles avenirs. Le sous-développement, terme colonial, est avant tout une stratégie mise en place pour «porter assistance » aux pays jugés sous-développés. Les différents plans de développement mis en place pour l’épanouissement du monde noir ne furent alors que des moyens déguisés de maintenir la main sur une économie qui, si elle avait profité de ses atouts internes, serait au sommet de l’économie mondiale. En multipliant leurs plans de développement pour l’Afrique, l’écart entre les pays dits du sud et ceux du nord n’a fait que grandir. L’échec des politiques de développement mises en place pour « sauver » l’Afrique justifie la multiplication des plans stratégiques. Plusieurs politiques de développement testées sur les pays africains telles que « Le plan d’ajustement structurel » ont démontré quelques années seulement après implémentation, leurs limites les plus honteuses. Pire, elles ont servi de porte d’entrée à l’entreprise néocoloniale qui devait avoir la main mise, non plus seulement sur l’économie des pays du sud, mais sur sa politique aussi. Paul K. Fokam prend l’exemple des « aides » conditionnées par « la démocratie », rappelle le rôle trouble de la France dans cette fabrique.
Le résultat le plus immédiat de cette politique demeure la grande pauvreté des pays du sud, mais surtout l’endettement grave des pays bénéficiaires des « aides » et la montée fulgurante de la corruption. Au même moment, l’Afrique continue de souffrir de ses grands maux qu’aucune politique n’a pu guérir (les maladies, la famine etc.)
Paul K. Fokam passe en revue les Modèles de développement (MD) et les Objectifs de développement du millénaire (ODM) pour montrer leur échec.

Travailler chaque jour à notre indépendance.
Dans les deux premières parties de l’ouvrage, le bilan de cette Afrique fragilisée est établi. Paul K. Fokam commence alors à tracer les chemins d’une espérance nouvelle. Ici, il ne s’agit plus seulement de théoriser le développement, mais de vaincre la faim et de triompher. Le combat de l’économiste se confond à celui des leaders politiques tels que Thomas Sankara, qu’il cite. L’auteur propose de nouvelles approches à l’éradication de la faim et de la pauvreté. Ces approches s’organisent autour de la Culture, pilier majeur sans lequel tout développement travaillerait à réduire le bonheur des peuples. Il s’agit également du travail dont la valeur est cardinale. Il est question de faire valoir le mérite et la qualité, puis d’encourager l’effort. Le troisième élément est de l’ordre de la science. Il faut développer le savoir, encourager l’émulation de la connaissance comme moyen de multiplier la richesse.
L’auteur propose au même moment, un ensemble de stratégies qui rendraient ce travail aisé. Ces stratégies sont surtout des écueils à éviter pour ne pas tomber dans le panneau de l’appât que propose l’occident. Refuser le diktat et les conseillers imposés, ne plus demander de l’aide lorsqu’on est « dos au mur » sont quelques des pièges que l’économiste aborde ici.

Pour un nouveau plan économique et social
Paul K. Fokam est à l’origine de ce plan économique et social qui, contrairement aux plans imposés par les occidentaux, aiderait à développer les pays du sud à l’horizon 2025. On comprend dès lors l’urgence de rappeler les stratégies du banquier en ce moment où les horizons d’une Afrique glorieuse tournent entre le mythe et le scepticisme. S’il a tout l’air d’un plan politique, les stratégies que propose le Dr. Paul K. Fokam ont le mérite d’être de véritables bases de développement pour les pays pauvres, fragilisés depuis des décennies par des politiques gouvernementales et internationales qui n’ont jamais été à leur avantage.

Dr. Paul K. Fokam

Misère galopante du sud, complicité du nord : jeux, enjeux solutions

Maison de la rose, 2005, 160 pages.


Raoul Djimeli

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *