Il était une fois… Séry Bailly

Né le 13 mars 1948 à Abidjan, Zacharie Séry Bailly, plus connu sous le diptyque Séry Bailly a quitté la terre des vivants le 02 décembre 2018, suite à un accident vasculaire cérébral. Sa vie est un condensé scientifique, éthique et esthétique qui fait de lui un éminent professeur de Lettres. Homme de culture reconnu, de par la multiplicité de son champ d’investigation (essayiste, chroniqueur, universitaire, politique, syndicaliste, académicien), sa figure s’impose en Côte d’Ivoire comme le symbole de l’intellectuel accompli doublé d’une autorité morale. Saisir son immensité à travers un article est une gageure. Aussi, s’agit-il ici de relever quelques éléments qui, selon notre lecture, incarnaient son leadership. Séry Bailly créait « une poésie du quotidien »[i] en tant qu’esthète du cœur, de la raison et de l’action. Cette articulation détermine trois dimensions de son existence glorieuse : le producteur de sens, le combattant de la liberté, le modérateur actantiel.

Un producteur de sens

Le professeur Séry Bailly est un symbole fort de l’étincelle de la rationalité : attribut essentiel à tout universitaire exerçant pleinement son rôle prométhéen. Son itinéraire est une quête inlassable de réponses aux interrogations qui assaillent le monde, africain en particulier. La particularité de ses réflexions réside dans l’interrogation de concepts majeurs : Histoire, Démocratie, Nation, Identité, etc. Elles (ses réflexions) se résument dans l’analyse profonde des fondements de l’affaiblissement du capital social. En effet, brisant constamment les masques du silence, sa pensée entend souligner les aspérités qui constituent un frein à l’élaboration de la concorde intérieure, préalable à l’expression conséquente du capital humain. Aussi, disait-il que « Dans tout discours, il y a une synthèse possible qui peut contribuer à guérir les maux de la société »[ii] et affirmait-il avoir « essayé de tenir le rôle de zouzou, le coq de Pagode, qui chante avant le coq de nos villages »[iii].

Ce leadership intellectuel fait de lui un éducateur des masses. Ainsi s’expliquent ses fonctions de président de la fondation Harris Mémel Fôté – Jean Jaurès, de vice-président de l’Académie des Sciences, des Arts, des Cultures d’Afrique et des Diasporas africaines (ASCAD), de directeur de l’Equipe de Recherche et d’Etudes en Littératures et Civilisations (ERELCI), d’ex Doyen de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines (FLASH) de l’université d’Abidjan.

Animé par le souci constant de valoriser le savoir et de rétablir l’ouverture de la parole démocratique qui fonde la franchise universitaire, Séry Bailly se détermine par son sens aigu d’objectivité, de perspicacité et de rigueur. C’est ainsi qu’il a su rendre l’espoir à la jeunesse estudiantine ivoirienne en lui inculquant le sens l’intellectualisme. En effet, dans cette atmosphère d’amnésie et de débandade de la pensée, il a su se positionner comme le porte flambeau, le redresseur, le rempart de la circulation des idées. L’un des moments forts de cette investigation est sa célèbre réplique à la contribution de Yacouba Konaté intitulée Le destin d’Alassane Ouattara dans l’ouvrage collectif : Côte d’Ivoire, l’année terrible, 1999-2000[iv]. Dans cette réflexion, Bailly soutient sans ambages que « Pour un intellectuel, la pire des régressions, c’est de se sacrifier pour son héros »[v].

Partant du postulat que l’Afrique contemporaine est une société en transition, il interpelle les intellectuels sur la grandeur de leur responsabilité, quant à la création des conditions d’une ré-socialisation et d’une nouvelle humanisation : « Pour bâtir la démocratie, nos attentes envers les intellectuels sont très grandes. Ce sont eux qui doivent éclairer le chemin et non l’encombrer de toutes sortes de pensées nuisibles et de logiques mortifères. (…) Il leur incombe de faire voir tous les chemins possibles afin que nous puissions choisir en toute connaissance de cause (…). Ce sont eux qui fournissent les critères et les moyens d’évaluation de nos performances en matières de démocratie »[vi]. Au demeurant, Séry Bailly fait de la compréhension de l’ordre colonial avec sa logique de mise en valeur, la condition sine qua non à l’élaboration d’un débat enrichissant sur les questions liées à l’identité, l’ivoirité, l’exclusion, le patriotisme, le nationalisme, la Nation. En d’autres termes, il souligne la nécessité d’être nourri de notre histoire et de notre culture pour créer une personnalité africaine et une véritable synergie de relations franches entre nos peuples.

Esthète des pensées élégantes.

Soutenu par une langue poétique et sarcastique, son jeu scripturaire se démarque par l’art de la dédramatisation pour favoriser la rencontre pleine de l’Autre et l’expression conséquente du droit à la différence. Aussi, revendique-t-il la consolidation de l’Histoire en tant que mouvement, c’est-à-dire l’évolution progressive des institutions socio économico politiques qui implique le combat d’idéologies et la dénonciation de l’Histoire figée dominée par la logique antagonique et autoritaire. Cette histoire dynamique n’est rien d’autre que la politique, parce que « la politique, c’est l’histoire en train de se faire »[vii]. En d’autres mots, les identités deviennent meurtrières lorsque le politique ne joue plus son rôle de catalyseur de la cohésion sociale. Bailly a passé, pour se faire, toute sa vie à lutter pour la ré-crédibilisation de nos institutions en rompant avec les stratégies du chaos et l’ère du soupçon. Il affirmait constamment : « Des Nations ont été bâties sur la notion d’aventure, c’est-à-dire de l’indétermination comme chance. Nous ne pouvons construire la nôtre sur la peur de l’autre ou sur l’angoisse de l’alternance, ni sur la crainte de l’autocritique »[viii]. Sur la base de cette conviction ferme que le progrès de l’humanité ne saurait être une réalité que dans une société libre, libératrice et de libertés, Séry Bailly sera un combattant courageux qui n’a jamais accepté de se laisser dicter ses actes. Ainsi s’explique sa descente dans l’arène de l’action.

Combattant de la liberté

Homme d’engagement permanent, le professeur Séry Bailly a tracé son chemin dans l’éternité en répondant toujours présent aux interpellations de l’Histoire par des choix axiologiques et idéologiques conséquents. « C’est en résistant qu’on oblige l’Histoire à reprendre son cours normal »[ix], disait-il. Cette résistance fondée sur le sens de l’Histoire est un appel  au devoir de mémoire, parce que « la liberté sans ressource (selon ses termes) est handicapée »[x] et le nombre ne fait pas l’Histoire; son essence réside plutôt dans les libertés personnelle, judiciaire, économique et politique. Elle implique le refus de la « dynamique immobile »[xi] et la défense des valeurs d’intégrité. C’est pourquoi, Bailly inspirait confiance.

Son idéologie d’homme de gauche était soutenue par une énergie époustouflante d’investigation sur le terrain qui suscitait l’espoir. Il a toujours été au rendez-vous des batailles créatrices pour mettre fin à l’embrigadement des droits et des libertés. Sa précocité dans la lutte en est une preuve. En 1971, alors étudiant à l’université d’Abidjan, il fut arrêté à la suite d’une contestation et conduit au service militaire de force ; puis déporté à Séguéla de mars 1971 à janvier 1973. Sa constance dans les initiatives citoyennes se démontre par le fait qu’il fut un membre fondateur de la Ligue Ivoirienne des Droits de l’Homme (LIDHO) et président du bureau du Conseil d’administration du Syndicat National de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (SYNARES). Ce militantisme constant pour les droits de ses concitoyens soutenu par volonté effrénée de résister aux absurdités des injustices sociales le conduit à intégrer le champ politique en adhérant au Front Populaire Ivoirien (FPI) en 1993.

Séry Bailly est nommé ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique le 4 janvier 2000, puis ministre de la Communication le 5 août 2002. Il est élu député de Daloa le 10 décembre 2000. Son itinéraire politique dévoile une vision structurée autour d’une foi en la démocratie comme mode de fonctionnement idoine de nos sociétés multiculturelles. Pour lui, la démocratie est « une guerre symbolique » dans laquelle personne ne meurt. Elle est un échange d’idées, un processus pour convaincre et partager son rêve. Séry Bailly dénonce alors les coups d’Etat qu’il juge incarner l’antivaleur parce qu’ils riment avec les raccourcis ; entendu donc que « les valeurs ne s’enracinent que dans la durée »[xii]. En outre, il dénonce la désemantisation du discours politique structurée par le hiatus entre le dire et le faire. Car la démocratie travaille au renforcement des institutions républicaines, non à leur manipulation. Mieux, la politique ne se limite pas à la conquête, à l’exercice et la conservation du pouvoir d’Etat. Quand elle est restreinte à ce processus, il y a risque de tomber dans la « politique du ventre » (Bayart), la « mangecratie » (Tiken Jah), la « manducation politique » (Wodié), le « patrimonialisme » (Médart).

Le professeur Séry Bailly se démarque, dès lors, comme un symbole d’une Côte d’Ivoire combattante, résistante contre la normalisation du champ politique qu’il définit en ces termes : « Le verbe normaliser peut faire penser à l’action neutre de faire redevenir normal. Cette acception est rassurante en ceci qu’elle sous-entend la norme comme une réalité librement admise, même utile à tous dans un consensus sans faille. Malheureusement, la norme est souvent le résultat d’une réconciliation obtenue par la force, parfois celle des armes. La normalisation est le fait de se soumettre, contre sa volonté ou sous l’emprise d’une idéologie autoritaire, à une norme ou un paradigme donné »[xiii]. Aussi, adopte- t-il une position d’indignation lors de la crise politico-militaire ivoirienne: « On comprend que la maladie tue. On peut comprendre que l’accident de la route tue. On ne peut comprendre cette politique qui tue »[xiv]. Une certitude l’anime : bâtir une Côte d’Ivoire du mérite et du travail nécessite le respect du droit à la différence. Cette obnubilation pour la préservation de la dignité humaine et l’intégrité physique de l’adversaire a fait de lui un interlocuteur avéré.

 Tout homme qui se sacrifie pour un autre, qui donne sa vie pour une cause qui le dépasse et qui vise à la libération de tous les hommes produit une théorie. Ernst Bloch

Prototype de la gauche colombe

Séry Bailly a consacré sa vie à nouer des relations saines. Les épreuves n’ont jamais été pour lui une source de rancœurs. Car nul ne se fortifie sans faire l’expérience de sa faiblesse. Bailly avait la certitude que l’humanisme ne se bonifie que dans les épreuves. C’est pourquoi, nonobstant les critiques acerbes dénonçant « sa léthargie » en tant que ministre de la communication, face à l’offensive médiatique de la rébellion en 2002, il n’a cessé de faire sien la devise du médiateur formulée par William Ury : « contenir quand c’est nécessaire, résoudre quand c’est possible et tenter avant tout de prévenir »[xv]. Bailly soutient que la paix sera fragile, tant que les médiations seront marquées par la logique des rapports de force ou de l’équilibre de la terreur. Il dresse un profil du médiateur qui devrait avoir des qualités scientifiques, psychologiques ou morales, des compétences dans la conduite des débats, la maitrise de l’expression, la patience, le sens de l’écoute, surtout une approche des problèmes pour éviter les erreurs et une personnalisation excessive.

Cette quête inlassable d’une humanité fraternelle et égalitaire lui confère un statut de négociateur de paix. Ainsi s’expliquent ses nominations comme commissaire de la Commission pour le Dialogue, la Vérité et la Réconciliation (CDVR) de septembre 2011 à décembre 2014 et de la Commission Nationale pour la Réconciliation et l’Indemnisation des Victimes (CONARIV). Militant du débat national pour une réconciliation vraie, il ne cessait de brandir la pensée de Jean Jaurès formulée dans son célèbre discours sur la paix de juillet 1905 : « Le monde apaisé sera plus riche de diversités et de couleurs que le monde tumultueux et brutal. C’est la guerre qui est uniformité, monotonie, refoulement. L’arc de la paix avec toutes ses nuances est plus varié que le violent contraste de la nuée sombre et de l’éclair dans le déchaînement de l’orage (…). Les hommes sont pliés sous le fardeau de la paix armée et ils ne savent pas si ce qu’ils portent sur les épaules, c’est la guerre ou le cadavre de la guerre »[xvi].

Par conséquent, Bailly avait un rapport sacré à la démarche, à la forme. Il affirmait à juste titre : « La démarche peut compromettre la marche. La forme nous parle mieux et nous interpelle plus que le fameux fond dans lequel la critique traditionnelle se perd. La forme préserve la convivialité, permet le débat sans blessure »[xvii]. Il évitait, au demeurant, la polémique par son sens de l’observation, de la réserve et son art de l’écoute et de la parole mesurée. Ce charisme construit sur la retenue, l’économie de gestes et de parole, la fidélité, la loyauté, le courage tranquille allergique à l’hypocrisie, une rigoureuse éthique de vie en somme, traduit sa qualité d’homme ouvert à l’universel et nous inspirait (nous ses disciples) la fierté et la dignité.

La parcours de Séry Bailly atteste que la fierté et la dignité se fondent sur l’aptitude à réaliser, à construire des ponts humains en dépit des grandes épreuves. Elles sont, de ce fait, le fruit de la constance, de la persévérance, de la puissance de la foi, de la conviction fondée sur les valeurs. La démarche du professeur confirme que la dignité et la fierté n’élèvent à la grandeur que lorsqu’elles sont forgées par l’application de vertus cardinales. Elles ne s’ennoblissent que dans la tolérance et la générosité : conditions primordiales d’une véritable liberté. Séry Bailly nous rappelle à présent la maxime universelle formulée par Nelson Mandela dans Un long chemin vers la liberté : « Etre libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres »[xviii].

L’étincelle luminescente

Séry Bailly était l’une des étincelles luminescentes du temple universitaire africain, ivoirien en particulier. Il a été de ceux qui ont maintenu la flamme de nos espoirs en un monde meilleur soutenu par des valeurs universelles. Sa vie est un message d’espérance et de foi. Nous avons foi; car les étoiles ne meurent pas. Elles se retirent pour nous éblouir de leur itinéraire. L’itinéraire du professeur Séry Bailly rappelle constamment l’idée de Friedrich Nietzsche qui disait, en substance, que ce qui fait la grandeur d’un homme, c’est qu’il sache être un pont, une transition et non une fin. La clé de voute de son existence réside dans le combat pour une société vivable. C’est pourquoi, son cheminement se veut une théorie que nous résumerons par les propos d’Emmanuel Kant : « Agis de sorte que la maxime de ton être puisse être érigée en règle universelle ».


Adama Samaké est Maître de Conférences au Département de Lettres Modernes de l’Université Félix Houphouët Boigny.

[i] – Les termes sont d’Etienne Souriau.

[ii] – Séry Bailly, « Parler pour diriger », in Postface à l’œuvre de Jérôme Diégou Bailly, Laurent Gbagbo, Le verbe en action (2002-2007), Abidjan, PUCI, 2010, p. 278.  

[iii] – Séry Bailly, Ecrits pour la démocratie, Abidjan, Les éditions du CERAP, 2009, p. 5.

[iv] – Marc Le Pape, Claudine Vidal Y., Côte d’Ivoire, l’année terrible, 1999-2000, Paris, Karthala, 2002.

[v] – Séry Bailly, « Pour un intellectuel, la pire des régressions est de se sacrifier pour son héros » in Fraternité Matin N°11554 du Jeudi 15 Mai 2003, p. 16.

[vi] – in Ecrits pour la démocratie, p. 241.

[vii] – Roger Garaudy, Biographie du Xxème siècle, Paris, Tougui, 1985, p. 15.

[viii]– in « Laurent Gbagbo : leçon d’une vie et perspectives » : Discours prononcé le 31 Mai 2018, lors de la célébration de l’anniversaire de Laurent Gbagbo.

[ix] – in Ecrits pour la démocratie, Op.cit, p. 218.

[x] – Idem, p. 216.

[xi] – cf. Hélé Béji, Désenchantement national, Paris, Maspero, 1982, p. 83.

[xii] – in Ecrits pour la démocratie, Op.cit, p. 7.

[xiii] – Séry Bailly, « L’art et la politique entre normalisation et liberté » in Revue de Littérature et d’Esthétique Négro-africaines : Actes du colloque international sur Esthétique de la laideur : de la laideur à la beauté, N°11, Abidjan, EDUCI, 2009, p. 33.

[xiv] – Idem, p. 232.

[xv] – William Ury, Comment négocier la paix, Paris, Nouveaux Horizons, 1999, p. 110.

[xvi]– Jean Jaurès, « L’alliance des peuples » in L’Humanité du Juillet 1905 (en ligne) www.marscistes.org/français/genera/Jaures/works/1905/07/Jaurès19050707 htlm

[xvii] – Séry Bailly, « Pour un intellectuel, la pire des régressions est de se sacrifier pour son héros », Op. Cit., p. 16.

[xviii] – Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1995, p. 645.

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