Du 16 au 18 avril  2019  s’est tenu,  à l’université de Dschang, un symposium international sous le thème : « Mémoire, paix et développement : Réflexions sur / autour d’une éthique de la souvenance en contexte (post)colonial ». Une rencontre scientifique de grande envergure qui a réuni les chercheurs  des Universités du Cameroun, d’Afrique et d’Allemagne.

L’urgence de la souvenance

Nous sommes à l’Amphi 1000 de l’Université de Dschang, un établissement classé  cette année et plusieurs fois déjà, au sommet du palmarès des universités d’Etat au Cameroun. Très tôt, les jeunes chercheurs, les curieux, les étudiants  et les participants ont pris d’assaut les différents paliers de la salle des conférences. Ceux qui viennent de loin admirent les courbes dangereuses de cette ville  bamiléké. Ses montagnes verdoyantes qui traversent le campus universitaire, se perdent dans le décor des villages alentours : Fotetsa (Le roi sans terre), Foto (Le roi a refusé)… Tout ici rappelle le conflit. Dschang (Le problème en langue yemba) rappelle aux visiteurs que l’histoire passe, que la mémoire ne passe pas.

Fier allure, Monsieur le Recteur, Professeur Roger Tsafack Nanfosso, arrive avec tous les honneurs qui siéent au rang du chancelier qu’il est. Pour lui, la mémoire est une urgence. Une exigence pour le redressement de la nation, et pour l’élévation de l’humain. L’occasion de ce symposium est pour lui, un rappel du rôle que l’Université et la communauté scientifique doit jouer pour lorsque la patrie traverse les heures troubles. C’est ce qu’on retient dans son propos d’introduction qui ouvre ces trois jours de réflexions sur les traces de notre histoire collective.

Le professeur Simo David  apparait à l’estrade, salué par une foule de collègues, d’étudiants et d’admirateurs. On connait son intérêt à la question de la mémoire. En 2015, il avait dirigé la publication de Pratiques herméneutiques interculturelles, un ouvrage paru chez Clé, et dont l’objectif était de rappeler « la mémoire d’Alioune Sow, mort trop tôt alors qu’il avait encore beaucoup à donner ». Dans l’exercice de sa leçon inaugurale, Professeur Simo David explique, cite, rappelle, précise les détails et commente, avec les tournures professorales qui lui ressemblent.  Pour lui, «  la mémoire doit être une thérapie pour reconstruire ».  Le chercheur chevronné  est pour la construction d’un récit national qui consolidera les modèles et les héros nationaux. Ce récit national, selon lui, devrait être réalisé par les universitaires car, la méthode scientifique est la plus objective pour aborder cette question qui, souvent, est récupérée  par les politiques, lorsqu’elle n’est pas marquée du signe de la malédiction officielle dont parle Achille Mbembe. La leçon  inaugurale s’achève, place aux  plénières et aux  panels. Pendant trois jours, divers univers s’affrontent, se rencontrent, débattent. Ils questionnent l’Histoire, la Géographie, les livres, les économies. Ils questionnent même la recherche, tentent de cerner les enjeux d’une mémoire qui, aujourd’hui plus que jamais, doit être explorée.

            La mémoire au carrefour de l’intelligence  

L’une des particularités du symposium de Dschang est le traitement de la question de la mémoire dans une perspective pluridisciplinaire et interdisciplinaire. Pendant trois jours, littéraires, historiens, linguistes, juristes, anthropologues, philosophes se sont réunis pour aborder la question,  chacun dans une perspective précise, mais toujours avec une main tendue vers l’autre. Cette approche  a permis  d’interroger le passé colonial, l’héritage culturel, les luttes nationalistes et la résolution des conflits entre autres.

La mémoire ne devrait en aucun cas représenter un frein au développement de l’Afrique en général et du Cameroun en particulier. Elle devrait être  une sorte de thérapie pour guérir  le présent et construire l’avenir. Dans cet ordre d’idées, le cas de la relation entre le Cameroun et l’Allemagne est   évoqué : deux pays dont la relation officielle  commence avec le  fameux traité Germano-Douala, une intelligence coloniale qui allait conduire à l’envahissement  total du Cameroun. Aujourd’hui, l’Allemagne ouvre ses archives, tisse les ponts entre les cultures et promeut un échange plus intelligent que celui du fameux traité. C’est aussi ce qui justifie la présence très remarquée de la DAAD, institution allemande, partenaire privilégié dans l’organisation de ce symposium. Quand on évoque le cas de la France, certains chercheurs soutiennent que la France n’a jamais quitté le Cameroun. Entre les incidents politiques d’ingérence de ce pays dans les affaires du Cameroun d’aujourd’hui, et le refus de la France d’assumer son passé colonial et ses massacres perpétrés au  Cameroun pendant la lutte de libération et au lendemain de l’année 1960, on découvre le caractère fragile de la mémoire, et l’hypocrisie du discours qui accompagne l’oubli.

A Dschang, la ville nous rappelle que l’oubli est un long mensonge. Les prisons construites pour les maquisards sont restées debout ; elles attendent que la science, l’histoire et la littérature racontent ce que la ville a vu de ses propres yeux, et senti dans sa chair.

Nous quittons la ville au moment du biman  (le coucher le soleil). Un spectacle magnifique qui fait perdre le soleil derrière les milles collines de la ville ! Il y a 60 ans, des milliers de maquisards se cachaient derrière les pierres gigantesques pour admirer la beauté. Demain, vendredi le 19 avril, les jeunes du CLIJEC se réuniront autour des œuvres de Max Lobe, pour en parler.

 

Herman Labou & Mouhamadou Ngapout

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