Mutt-Lon, écrivain camerounais, est arrivé sur la scène littéraire par  Ceux qui sortent dans la nuit, un roman fantastique sur la société sécrète des ewusus, paru chez Grasset en 2013 et couronné par le Prix Ahmadou Kourouma. Par la suite, l’écrivain avait publié La procession des charognards chez Clé au Cameroun. Il parle avec Danielle Eyango de son récent livre, Les 700 aveugles de Bafia, sorti en janvier  chez Emmanuel Collas.

Le personnage du Dr Jamot est très populaire au Cameroun, enseigné dans les écoles, avec un monument au cœur de Yaoundé. Vous montrez dans les 700 aveugles de Bafia, un autre portrait de ce médecin des colonies.

C’est inouï, n’est-ce pas, de se rendre compte un beau matin que l’œuvre du Dr Jamot ne nous est pas tant connue que ça. Lui qui nous semble si proche depuis l’enfance, car présent dans nos manuels scolaires, lui dont tout un quartier porte la marque dans notre capitale. Son œuvre fut absolument grandiose, le Cameroun lui doit tant, et il mérite bien sa statue au centre administratif de Yaoundé.  Mais le public mérite aussi de tout savoir sur la Mission de prophylaxie dont il fut le chef. Dans ce nouveau roman, je présente cette Mission en m’attardant sur une bavure médicale survenue dans la subdivision sanitaire de Bafia…

Mutt-Lon, comment avez-vous eu connaissance de cet accident qui structure Les 700 aveugles de Bafia ?

En faisant des recherches sur un autre sujet, je suis tombé par hasard sur cette affaire. J’étais interloqué de n’en avoir jamais entendu parler. Pourtant, comme tous les Camerounais, j’avais appris l’œuvre du Dr Jamot à l’école ; du moins, ce qu’on avait jugé utile de mettre dans les livres d’histoire. Les faits que je découvrais étaient si forts, ils recelaient un tel potentiel romanesque que, toutes affaires cessantes, j’ai décidé de m’en servir comme toile de fond d’une fiction. Et je sais que beaucoup de lecteurs apprendront ces choses en lisant mon roman.

Soixante ans après les indépendances africaines, on a l’impression que l’histoire des violences coloniales reste à écrire.

  L’essentiel de notre histoire coloniale, qui nous est parvenue par les manuels, est une version édulcorée des faits réels. Les épisodes les plus douloureux ayant été purement et simplement censurés.

On n’ira pas reprocher au colon d’avoir accommodé l’histoire à sa gloire, c’est de bonne guerre. Toutefois, il nous appartient maintenant de revenir sur les lieux et les actes, pour une sincère reconstitution des faits historiques. Et le roman se prête bien à ce genre d’exercice.

Comment se fait la collecte du matériau d’un tel roman ?

Pour l’essentiel,  il m’a suffi de consulter les archives. Il m’a aussi semblé nécessaire de descendre sur le terrain pour m’approprier la géographie des lieux, puis de recouper certaines informations auprès de ceux qui auraient pu voir les victimes, ou les agents sanitaires, pourquoi pas. Il faut noter que le dernier aveugle de cette bavure médicale vécut jusqu’en 1993. Pourtant les faits se déroulèrent entre 1927 et 1929, dans un espace correspondant aujourd’hui aux deux départements du Mbam.  Ainsi il m’a été loisible d’interroger des gens ayant vécu à Bafia, qui m’ont assuré y avoir vu quantité d’aveugles dans les années 60-70, même s’ils ignoraient l’origine de cette cécité.

Après que les données collectées aient aidé à reconstituer la fresque historique, l’imagination s’est chargée d’y camper une épopée romanesque.

En quoi le thème de la sorcellerie est-il important dans le travail du dévoilement de l’Histoire que vous faites à travers vos œuvres ?

C’est vrai que la sorcellerie est un thème récurrent dans mes romans, quoique dans Les 700 aveugles de Bafia je n’en aie pas beaucoup usé. En réalité je m’efforce d’indiquer que ce legs ancestral, dont nous refusons de nous approprier parce qu’un mauvais usage l’a rendu impopulaire, est la science par laquelle nous pouvons nous affirmer comme une puissance positive. Dans Ceux qui sortent dans la nuit, je théorise carrément une révolution scientifique et culturelle à l’échelle mondiale, adossée sur les pouvoirs occultes de nos sorciers. Dans La procession des charognards, à travers une rebutante histoire d’exhumation de corps humains, j’explique un phénomène paranormal dont on pourrait tirer des applications comparables au Bluetooth.

Nous sommes si friands des produits de la sorcellerie des autres, pourtant la nôtre nous la mettons à l’index. Et nos scientifiques nous les vouons aux gémonies.

Il faut reconnaître que pour l’heure ils ne font pas grand-chose pour gagner la sympathie du peuple, mais ce n’est pas une raison pour désespérer de tout.

Que ce soit dans Ceux qui sortent dans la nuit avec le personnage du diacre, ou dans Les 700 aveugles de Bafia, le lecteur peut noter vos talonnades et esbroufes à la fois effleurées et appuyées à l’Eglise…

La raison pour laquelle l’Africain dit moderne et civilisé erre aujourd’hui d’une impasse à l’autre, aussi ignorant de son patrimoine indigène qu’il se gausse de traditions exogènes, c’est parce qu’à un tournant de son histoire, sa tête avait été formatée et reprogrammée, au sens purement informatique. Et c’est à l’Eglise que l’on doit ce forfait. Je me contente de le relever. Je remarque aussi que dans nos villes et villages, les élites de cet Ordre nouveau ne sont pas toujours en conformité avec les enseignements dont ils se font les chantres. 

Les évènements de vos romans se déroulent pour la plupart dans les villages. En quoi le village est-il important pour vous ?

  Le village est notre univers naturel. Là git la vérité, en ce qui concerne tous les subsahariens. Il n’y a qu’à voir comment nos villes sont désurbanisées, pour comprendre que nous ne nous adaptons décidément pas à cet écosystème.

Comment s’organise la distribution de ce livre, Les 700 aveugles de Bafia, au Cameroun et dans les autres pays d’Afrique ?

Depuis le 20 janvier 2020 ce roman publié en France est disponible à 17 euros, en Europe, au Québec et au Maghreb. Mon agent et moi avons sanctuarisé les droits pour l’Afrique subsaharienne, que nous avons réservé aux éditeurs locaux. Ceci pour deux raisons : faire en sorte que le roman soit disponible en quantité dans les librairies africaines, et surtout qu’il coûte un prix raisonnable. Ceux qui sortent dans la nuit, publié en 2013 chez Grasset à Paris, m’a donné le temps d’observer les difficultés liées au rapatriement sur le continent des œuvres africaines. Alors j’essaye de procéder différemment. Une coédition est actuellement en cours d’exécution, regroupant dans un premier temps des éditeurs du Togo, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée et du Cameroun.  Et le produit de cette coopération sud-sud sera dans les librairies aux alentours de mi-2020, à 3500 F CFA.

Evidemment, les lecteurs impatients peuvent toujours se faire envoyer le roman par la diaspora, ou alors l’acheter en ligner sur Amazon ou la Fnac.

Vous travaillez à plein temps à la télévision d’Etat du Cameroun : comment arrivez-vous à concilier votre travail avec l’écriture ?

En journée je suis Nsegbe Daniel Alain, monteur à la télé. Quand vient la nuit, je deviens Mutt-Lon, auteur. Il suffit d’aménager de bonnes plages de repos entre ces deux profils.

Beaucoup de lecteurs se demandent si vous appartenez vous-même à l’une des multiples sociétés sécrètes du Cameroun.

  Cette question m’est invariablement posée partout où je passe. Et à chaque fois que je réponds par la négative, je vois bien que personne ne me croit. J’en arrive presque à comprendre mon lectorat. Les gens sont convaincus que pour expliquer par le menu un univers aussi opaque que celui de la sorcellerie et du voyage astral, il faut en être. Les gens sont persuadés que pour décrire avec tant de détails un monde aussi interlope que celui du pillage des tombes et du trafic des ossements humains, il faut l’avoir infiltré. Dans un précédent roman intitulé La veuve chauve, paru en 2011, qui n’a pas eu l’heur de parvenir jusqu’au public, mais qui reviendra, je trimballe le lecteur aux trousses d’une victime de Famla, que l’on parvient à ramener à sa vie normale. Fidèle à mon style, je raconte tout le processus du début à la fin.

Donc, s’il fallait s’en tenir aux raccourcis, je serais en même temps dans le voyage astral, dans le pillage des tombes et dans le Famla. Sans parler d’un roman dont je viens de terminer le manuscrit, et qui s’attaque à un sujet tout aussi noir… N’est-ce pas trop pour le même homme ? Pourtant, il est plus simple de convenir que je suis juste un romancier, c’est-à-dire quelqu’un qui crée et rédige des histoires. Et les miennes, bien que bien ancrées dans notre quotidien, relèvent du pur sophisme. Aussi choisis-je de prendre tous ces soupçons pour un éloge à ma fantasmagorie, et à ma capacité de rédaction.


Propos recueillis par Dany Eyango

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *