Le Professeur Alain Cyr Pangop, enseignant à l’Université de Dschang et à l’Institut des Beaux-Arts de Foumban est spécialiste de Marcel Kemadjou Njanké qu’il connaît et fréquente depuis de nombreuses années. En 2014, il a organisé un colloque sur le travail de cet écrivain qu’il présente comme l’un des plus importants d’Afrique. Avec sa doctorante, Guinaelle Kengne, il revient sur le sujet de cet écrivain camerounais, à l’occasion de la cérémonie d’hommage à Kemadjou Njanké (et à Claude Njike Bergeret) qui aura lieu au Musée des Civilisations ce jeudi 6 février 2020, à l’ouverture de l’African Festival of Emerging Writers, édition 2020.

Qui est Kemadjou Njanké ?

Marcel Kemadjou Njanké est né précisément le 06 décembre 1970 à Makéa, dans l’arrondissement de Douala II, département du Wouri, au Cameroun. Après son Baccalauréat A4 Espagnol en 1989 au Lycée Joss à Douala, il s’inscrit en droit à l’Université de Yaoundé et quitte la Faculté en 1993, sans avoir eu sa Licence. Il s’installe au marché Mboppi à Douala comme commerçant. Il y exerce jusqu’à nos jours dans la mercerie. En tant que promoteur de l’association et maison d’édition Livre ouvert, organisateur du Festival International de poésie 3 V et chroniqueur du « Kwatt » dans le mensuel culturel Mosaïques, Marcel Kemadjou Njanké parvient à concilier vie de mercier et pratique littéraire ; une option de vie qui ramène son écriture à la culture populaire et son idéologie proche du marxisme.

Professeur, votre rencontre avec Marcel Kemadjou Njanké …

Je découvre Marcel Kemadjou Njanké, tout comme le professeur Fandio qui est le tout premier à l’inviter à l’Université de Buea, via l’internet à travers Les Bookinons : Lettre mensuelle de l’association Livre Ouvert. Cette lettre publie des poèmes et des comptes rendus de lecture, offre des portraits des écrivains dont on ne parle pas souvent.  De plus, cet auteur invite les férus de la vie littéraire au festival international de poésie 3V dont Dschang a eu l’honneur d’accueillir le 21 novembre 2014 la 8ème édition sur le thème « La guerre n’est pas gaie ». Plusieurs jeunes avaient déjà, pendant huit années, pris goût à ce que fait sacrificiellement Marcel Kemadjou pour les milieux défavorisés.

Quel est le poids de Kemadjou Njanké dans le grand catalogue de la littérature camerounaise ?

Né dix ans après l’indépendance du Cameroun, le poète, nouvelliste et romancier, Marcel Kemadjou Njanké qui a commencé à écrire en 1994 par Cris de l’âme (son premier recueil de poèmes et son premier livre) et qui a obtenu le prix de la jeune poésie d’Afrique Centrale, se présente ces dernières années sous l’étiquette de raconteur. Il a écrit en 2003, Potopoto Blues, (Paris, L’Harmattan), en  2005, La Chambre de Crayonne, (nouvelles), (Paris, L’Harmattan), en 2006, Incantations, (Yaoundé, Interlignes), en 2009, Dieu n’a pas besoin de ce mensonge (racontages), (Yaoundé, Ifrikiya), en 2010, Quarante feuilles de l’amour (Yaoundé, Ifrikiya), en  2013, Les Femmes mariées mangent déjà le gésier (racontages), (Yaoundé, Ifrikiya), en 2015,  Dieu habite à Bangoulap, Douala, Livre Ouvert) et en 2018, Roasted Poems (Recueil de poèmes en anglais) chez Livre Ouvert.

Au-delà de ces œuvres littéraires, il traduit en français et en anglais des œuvres de quelques grands auteurs d’Amérique du sud. Il est chroniqueur des faits sociaux  au Mensuel culturel Mosaïques. Le côté « populaire » est repérable dans ses livres et dans la chronique « Au Kwatt » qu’il anime dans Mosaïques. Quand on regarde la construction de son récit littéraire, on se rend compte que Kemadjou Njanké ne crée pas des héros, ni des anti-héros qui endossent la cause générée par l’action. On a plutôt affaire à des personnages campés qui sont des métonymes de la communauté et des catégories sociales, et qui sont placés en situation à un moment donné de leur vie. Son récit, spécifie en soi, la non-construction d’une action politique.  Mais, il montre comment des gens sont placés en situation politique. Peut-être que sa proximité avec le marché Mboppi fait qu’on voie plutôt un enjeu économique dans son écriture pour ces personnages qui ploient sous la misère.

Les sujets majeurs traités par Kemadjou Njanké, sont l’amour, le retour aux sources, la marginalité, l’angoisse de la vie.

Vous avez toujours présenté Kemadjou Njanké comme un écrivain au cœur du Cameroun. Qu’est-ce qui rend son écriture si camerounaise ?

Le mot fiangsong signifie plaisanterie dans la langue maternelle de cet écrivain : le medumba. La philosophie de vie des Banganté se trouve condensée dans le rire sans dérision. Marcel Kemadjou le traduit sous la forme du vocable « racontages ». Il raconte à la fois son ancestralité et son urbanité. Il  y a cependant plusieurs types de racontages : celui des livres donc le prototype est le texte, « Madame Fait-divers » parut dans le recueil de racontages, « Dieu n’a pas besoin de ce mensonge » ; les racontages « Au kwatt » qui est publié dans Mosaïques mensuellement depuis 2011 et qui dit l’actualité avec le français strictement local qui est combinaisons du français, du pidgin-english, du verlan et des langues camerounaises ; il y a, toujours dans Mosaïques la série, « une science expliquée à une bayam-sellam » ou « une science expliquée par une bayam-sellam ». Bien mieux, l’art du racontage de Kemadjou Njanké représente une rupture, à la fois sociolinguistique, esthétique et générique, par rapport à la tradition du short story (nouvelle, conte, fable, chante-fables, lettre, texte parémiologique, etc.) et de la paralittérature classique. A la vérité, il faut un véritable travail de décryptage pour y voir une inscription du politique, parce que d’emblée, ses œuvres ne sont pas des œuvres politiques.  Ce sont des racontages, c’est-à-dire des tranches de vie narrées, avec tout ce qu’il y a de pittoresque dans les descriptions et surtout la prise en charge du langage populaire.

Voilà, en gros les éléments distinctifs de cet auteur camerounais

Il reste pourtant un auteur à la marge, professeur…

A voir quelle est la place de cet auteur au sein de l’institution littéraire nationale, la réception que lui réserve la critique en général ; l’écho de son œuvre hors des frontières nationales, son parti pris de marginalité et de discrétion pourront certainement générer des émules qui l’érigeront en modèle dans les arts littéraires.

Il faut lire notre livre, Vivre, écrire et publier au Cameroun, (Yaoundé, Ifrikiya, 2017)

Professeur, il y a deux ans, vous avez organisé un colloque sur le travail de Kemadjou Njanké …

La  journée d’étude du 22 octobre 2014  que j’avais organisé à l’université de Dschang visait à consacrer une analyse globale de ses publications littéraires et journalistiques, afin de mettre en exergue la façon dont un auteur endogène parvient à relever le défi de vivre, écrire et éditer à partir du Cameroun, sans subir autant de déconvenues que René Philombe et Engelbert Mveng, pour ne citer que ce cas d’école locale. Un mercier qui passe le clair de son temps à écrire, au lieu de faire son commerce est une curiosité qui peut intéresser le critique littéraire. En outre, le fait de travailler sur une catégorie sociale qui ne représente dans la lecture médiatique que des détails, c’est-à-dire le personnage populaire, constitue en soi aussi un élément d’originalité. Est-ce à dire qu’il ne recherche aucun positionnement par rapport au champ central ? Est-ce à dire qu’il ne cherche pas à rentrer en compétition au sein de l’institution littéraire ? Ce sont autant de questionnements qui méritaient une journée de réflexion pour l’ensemble de la communauté universitaire camerounaise.

Depuis ces journées, plusieurs jeunes le suivent dans des ateliers de création littéraire. Il a été invité, je crois en 2017, à l’une des plus grandes plateformes littéraires mondiales où il a rencontré de grands auteurs dont le prix Nobel Wole Soyinka. Ce n’est donc plus un inconnu !

Sa présence à l’African Festival of Emerging Writers,  à quoi devons- nous nous attendre ?

Il faut s’attendre à un grand moment de découverte, de partage, de témoignages et d’échanges d’expérience !

 


Propos recueillis par Guinaelle Stéphanie Kengne, doctorante à l’Université de Dschang et directrice de publication du magazine Muna Kalati.

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