Armelle Touko, camerounaise est éditrice. Au Cameroun elle a lancé Adinkra, un projet d’édition numérique dont l’ambition est de permettre l’accès à des contenus éducatifs et culturels d’Afrique. Invitée de l’African Festival of Emerging Writers 2020, elle parle dans cette interview de cette Afrique dont son projet défend la force et la beauté.

Quels images de l’Afrique habitent-ils votre mémoire ?

Dans ma mémoire, l’Afrique à l’image de ma grand-mère, cette bonne vieille femme qui a été le lien véritable entre mon enfance et les choses du passé, les traditions, les légendes, les contes, ces choses que seuls les anciens savaient raconter et dont la mémoire se meurt au fur et à mesure que cette ancienne génération disparait.

Aujourd’hui, les images de l’Afrique qui habitent ma mémoire sont ceux que je m’efforce à recréer avec les nombreuses recherches que je fais pour compléter les bribes d’informations qui nous ont été transmises à l’école. L’histoire des empires, des conquérants, des précurseurs, et de ces héros oubliés qui ont combattus contre les colons et explorateurs, mais aussi ces traditions méconnues, et les styles de vie des peuples africains d’antan, qui tendent à disparaitre. Une très grande partie du pan de notre histoire est d’ailleurs à reconstituer.

Aujourd’hui, avez-vous l’impression de subir l’Histoire ?

Oui et Non. Oui parce que nous avons 1000 ans de retard sur notre propre histoire, qui est tellement méconnue de notre génération ; oui encore parce qu’il y a un pan de cette histoire qui a été effacé par les incursions religieuses, coloniales et médiatiques. Je parle par exemple ici du matriarcat, réalité traditionnelle africaine qui a quasi disparu de l’Afrique actuelle ; des modes de vie qui disparaissent, etc…

Mais Non.

Nous ne pouvons plus nous permettre de subir l’histoire, nous devons apprendre à la raconter par nous-mêmes, à l’apprivoiser.

L’Afrique a été très longtemps ancrée dans l’oralité, ce qui a fait jusqu’ici son identité ; mais l’oralité s’efface avec le temps et les gens. A la lumière des précurseurs, nous devons retranscrire notre histoire et la faire connaitre à nos enfants.

Pensez-vous qu’il existe une catégorie de la population africaine qui souffre des images de l’Histoire plus qu’une autre ?

Même s’il ne faut pas négliger le poids de l’histoire sur les peuples tout entier, il ne faut jamais oublier que les femmes portent en elles, des siècles de violences.  L’histoire, la tradition, la culture est entachée sur des générations, de considérations, de rites et d’actes qui ont visé à déposséder les femmes de leur humanité, et parfois même à les néantiser, et ce jusqu’à aujourd’hui encore. Je parle ici par exemple des rites de veuvage, l’excision, des problèmes de succession et d’héritage, des problématiques liées au genre, Etc (on pourrait y passer toute la nuit rien qu’à les citer).  Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question africaine mais mondiale. Les femmes ont sur leurs épaules, pour ne pas dire sur leur sexe, le poids des traditions. Nous en portons encore aujourd’hui les séquelles.

Si je dis le lévirat vous pensez à quoi ?

Le lévirat est une loi traditionnelle dans certaines cultures, qui contraint la veuve à épouser le frère de son mari pour poursuivre la lignée. Car dit-on, le mariage est l’union de deux familles. Afin de préserver cette union qui va bien au-delà des individus, la femme reste donc en famille et est épousée par le frère de son défunt mari. Il faut dire que le veuvage dans de nombreuses cultures africaines est prétexte à une triple déshumanisation de la femme. Déjà éprouvée du fait du décès de son mari, il faut en plus conjuguer avec les rites de veuvage qui sont dans la plupart des cas d’une violence psychologique et physique extrême, et comme si cela ne suffisait pas, la contraindre au mariage forcé avec son beau-frère, qui va donc succéder aux biens laissés par son défunt mari. Cette pratique encore très présente dans les zones rurale est une atteinte à la liberté de choisir.

Vous êtes éditeur de livre jeunesse pour l’Afrique. Y a-t-il des illustrations ou des histoires particulièrement africaines ?

Je suis en effet la fondatrice des Editions Adinkra, maison d’édition dont la raison d’être est la production et la diffusion des livres jeunesses aux contenus africains. L’Afrique écrite à longtemps eu le visage de l’Europe. Nous avons donc fait le choix de raconter aux enfants l’histoire de l’Afrique, de son identité, sa diversité, et sa richesse culturelle, telle que nos parents l’ont vécu, mais aussi telle que nous la vivons aujourd’hui. Et bien sûr, pour raconter l’Afrique, il faut dessiner l’Afrique, l’illustrer, avec nos yeux, et surtout avec nos cœurs d’Africains. Donc, je répondrai à la question par l’affirmative, et vous laisserai juger par vous-même.

Armelle Touko, le projet Adinkra…

Le projet Adinkra est un vaste chantier. Nous ne sommes encore qu’au niveau de la fondation, car la tâche est immense et son exécution doit être faite avec le plus grand soin. Nous avons pour ambitions d’offrir aux enfants africains des contenus impactant et identitaires accessibles partout. Nous avons commencé la production des contenus en début 2019 et continuons dans cette lancée, la diffusion étant prévue à partir de la fin 2020. Les Editions Adinkra, c’est une armée de jeunes auteurs, illustrateurs et autres, qui ont choisi de fédérer leur énergie pour laisser un héritage aux enfants africains du monde entier. Pierre après pierre, nous ferons notre bonhomme de chemin.


Propos recueillis par Raoul Djimeli

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