Le dernier livre de Charles Soh est un voyage au cœur de notre mémoire collective. Dans la série de récits qui constituent l’œuvre L’homme qui creusait, l’écrivain camerounais donne la parole aux rescapés des massacres de la lutte indépendantiste déclenchée à la suite de l’interdiction de l’UPC, par l’administration coloniale française.

Témoigner l’horreur de la domination    

On peut dire que l’œuvre L’homme qui creusait est une histoire de la domination coloniale. Elle met au centre, des personnages qui s’investissent avec passion et détermination dans une guerre noble, et qui meurent, un par un, jusqu’au dernier, sans réaliser le rêve de libérer la république pour laquelle ils ont combattu, et sans transmettre leur combat aux générations qui les succèdent.

L’homme qui creusait se referme sur l’arrestation d’Ernest Ouandié, à Mbanga. Aucun signe d’espoir à l’horizon, comme on voit de coutume à la fin des romans. Les derniers personnages quittent le récit, assassinés par une armée française toujours plus forte, toujours plus avantagée, toujours plus prétentieuse et dangereuse. Dans le camp des maquisards, les plus téméraires savent qu’il ne sert à rien de résister, que la mort est sur chaque sentier, derrière chaque arbre, qu’elle se balade déjà parmi les combattants qui ne se font plus confiance… La garde rapprochée du président Ouandié est dissoute, ses hommes ne tiennent plus sur leurs jambes, affamés, fatigués, désarmés. Au milieu d’un tas de cadavres, l’infatigable Anna dont la force et le courage rythment les récits, retrouve la tête défigurée de son amoureux, Alphonse, l’homme pour qui elle a traversé les montagnes, risqué sa vie chaque jour et bravé l’autorité oppressante de l’administration coloniale.

Au début de l’œuvre, une longue prière catholique, entrecoupée par le souffle étouffé de l’homme qui creusait. Ensuite, défilent les histoires de ceux qui n’ont jamais pensé à mener la moindre révolution, mais que la mort poursuit jusque dans leurs cuisines. Comme Anna, Rosa, Maman Tapita et sa grand-mère, les personnages sont à la quête d’un mari, d’un frère, d’une sœur disparue. D’autres reconnaissent les corps des membres de leur famille, dans l’exposition des têtes coupées que l’armée officielle organise chaque semaine, dans les carrefours et dans les marchés, pour dissuader quiconque voudrait se joindre à la lutte des maquisards.

Dans les camps militaires et dans les prisons, les populations civiles payent l’entêtement de ceux qui rejoignent la lutte clandestine :

« Allez, amenez-les ici. Chacun d’eux recevra cinquante coups de fouet aux fesses. Le chef du village en recevra cent […] sous le soleil en feu et devant leurs femmes et leurs enfants, le capitaine fit fouetter au sang des hommes qui hurlaient de douleur et pleuraient comme des chatons. » p. 100.

Les récits de Charles Soh viennent du bas, de ceux qui ne furent que les victimes de la guerre indépendantiste, des hommes et des femmes qui durent répondre à des questions dont ils ignoraient les réponses. Épouvanté par l’armée coloniale française qui expérimente ses nouvelles tactiques de guerre sur les civiles, le peuple est pris en otage devant l’horreur. Aucune possibilité de se révolter, de décrier la violence des militaires français, spécialisés dans la torture :

« il était reconnu comme expert mondial, notamment dans les techniques telles que les bastonnades et la flagellation, la technique du chiffon, la technique de la balançoire, la suspension au plafond par les poignets, la suspension en sac, la suspension par les pieds, la suspension par le sexe, la matraque électrique, les aiguilles électriques, les brûlures par les mégots de cigarette, l’essence, la technique des tenailles, la mutilation de la verge, l’écrasement des testicules, la sodomisation, et bien d’autres techniques. » p. 171.

C’est des récits révoltants que nous offre Charles Soh dans L’homme qui creusait. Les images de la bestialité et l’humiliation coloniales sont inacceptables, scandaleuses. Lorsqu’on referme l’œuvre sur le bruit de l’hélicoptère qui emporte Ernest Ouandié pour son exécution, la question de la domination coloniale qui traverse l’œuvre revient.

 

L’écriture d’une guerre oubliée

L’armée française est au cœur du massacre dont sont victimes les populations de la région Bamiléké, celles du Mungo et de la Sanaga-Maritime à la veille de l’indépendance du Cameroun et dans la décennie qui suit l’an 1960. L’écrivain-cinéaste le dit sans détour à l’ouverture de son œuvre.

« Ainsi donc, de 1948 à 1974, la France, pays des droits de l’homme, dont la devise est « liberté, égalité, fraternité », a envoyé son armée massacrer des centaines de milliers de Camerounais, mais personne ne peut et ne doit savoir ce qui s’est réellement passé. »

p. 16.

On apprend par la suite que ce qui est devenu une série de récits de témoins de ces massacres était, au commencement, un film ; un film qui n’a pas trouvé de financement à sa production, le sujet jugé trop délicat. Pour ne pas laisser l’ombre tomber sur ce travail de collecte à travers les mémoires rescapées de la guerre indépendantiste, Charles Soh choisit de romancer les séquences.

Il aborde ainsi, sans controverse, certains aspects de la guerre indépendantiste, animés jusqu’aujourd’hui par la polémique. Il s’agit, par exemple, de l’utilisation du napalm dans la région de l’ouest du Cameroun. A plusieurs reprises les narrateurs de L’homme qui creusait évoquent des scènes de destruction et de tueries massives au napalm :

« les avions avaient arrosé le marché au napalm, brulant vifs les pauvres villageois. Des soldats étaient arrivés par camions entiers pour achever à la rafale les rares survivants. » p. 140.

Le terme « napalm » est d’ailleurs utilisé à huit (8) reprises dans le texte.

L’homme qui creusait est une œuvre incitante, une narration froide qui défie les codes du genre, mêle la poésie aux autres formes de proses pour convoquer une Histoire oubliée, une Histoire cachée, une Histoire dangereuse. L’homme qui creusait est une aventure courageuse au cœur d’une Histoire qu’on croit passée, mais qui ne passe pas.  Le livre vient compléter la série des fictions littéraires camerounaises que signent, ces dernières années, les écrivains Patrice Nganang, Hemley Boum, Max Lobe…, et qui tentent de réécrire une « Histoire officielle » ethnicisée, politisée et continuellement manipulée.

En effet, depuis la parution en 2011 de l’important ouvrage de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatitsa : Kamerun, une guerre cachée aux origines de la françafrique, la littérature camerounaise s’est enrichie d’un ensemble de productions qui visent à restaurer le prestige des luttes clandestines menées par le leader nationaliste Ruben Um Nyobè et ses héritiers entre 1948 et 1971.

Raoul Djimeli

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