Ça va faire bientôt une heure que je suis assis là sur ce banc de fortune placé dans la cour en face d’une case faite en terre et recouverte de toit de chaume. Mon regard se balade entre l’étendue de verdure que m’offre la nature et les petits insectes volants qui ne cessent de me faire des piqures douloureuses et sanglantes. Malgré tous ces éléments qui s’imposent à ma présence ici, je me trouve des moyens de rester concentré à la conversation que je mène avec Claude Njike Bergeret que les gens ont pris l’habitude d’appeler ici « TEUCHEUEM MEUKAT » qui se traduit en langue « Medumba » la langue Maternelle du peuple Bangangté dans l’Ouest du Cameroun par « Reine Blanche ».

Celle qu’on appelle depuis plus de trente ans par ce surnom, est bien une dame Occidentale de nationalité Française, qui a choisi de s’installer non seulement au Cameroun mais plus précisément dans un village qu’elle a créé de toutes pièces à plus de vingt  kilomètres du Centre-ville de Bangangté sur les berges du fleuve Noun, où elle mène une vie de cultivatrice aguerrit avec ses enfants, ses petits-enfants et un nombre incalculable de personnes ; sans compter le chapelet de visiteurs qui viennent la voir pour partager des moments de plein bonheur et profiter de la belle nature qu’elle a si bien conservé et aménagé à sa guise pour subvenir à ces besoins. Claude Njike Bergeret a une histoire toute particulière qui prête non seulement à l’attention mais aussi à l’admiration. A en croire ce qu’elle vient de me raconter en moins d’une heure, je réalise à ma plus grande surprise qu’elle est née ici au Cameroun, sur les terres de Bangangté où ses parents s’y étaient installés afin que son père qui était Pasteur missionnaire protestant puisse faire fonctionner la paroisse de « MFETUM ». Les quelques années d’enfance qu’elle y a passé, lui ont permis d’apprendre la langue « Medumba » et de se faire beaucoup d’amies avec qui elle partageait ses rêves d’enfance jusqu’à ce qu’elle retourne dans son pays d’origine pour y continuer ses études et mener une vie plus descente typique de sa classe sociales et religieuse. Là-bas, elle vit, grandit et finit par se marier et avoir deux garçons.

S’étant défait de ces liens conjugaux et de l’univers qui l’entourait, elle décide de retourner dans son pays natal, sa ville natale, afin de comprendre qui est-elle au fond. Et c’est bien là qu’elle trouve le véritable amour, celui du chef traditionnel des Bangangté avec qui elle se marie trois ans plutard en occupant la vingt sixième place parmi les épouses de la cour royale qui comptaient pour une trentaine en tout. De cette union, très controversée et mal interprétée par sa famille et ses proches, elle obtient deux enfants métissés : Sophie et Rudolph. Ce qui fait monter le nombre de ses enfants à quatre, soit trois garçons et une fille. Outre les travaux champêtres, la vie à la chefferie et tout ce qu’elle comprend comme nouveaux apprentissages, elle s’engage à donner des cours dans les collèges et lycées de la ville de Bangangté où elle est bien connue et respectée compte tenu des œuvres que son père a réalisés et désormais pour son rang honorifique de femme du chef.

Pendant leurs multiples quêtes des espaces à cultiver avec ses coépouses et son mari, elle découvre les terres noires et fertiles des berges du fleuve Noun et en tombe littéralement amoureuse. Sans grand effort elle bénéficie du soutien de certaines de ses coépouses pour en mettre quelques hectares en valeur et s’y bâtir de petites cases qui leurs sont salutaires pour des séjours longs ou courts et aussi pour la protection contre les intempéries. Elle raconte que c’est à parti de ces moments-là que sa vie a commençé à prendre une autre tournure mais elle n’en saisissait pas encore clairement le sens. Ce n’est qu’après la mort du chef des Bangangté son mari, qu’elle comprit que sa place se trouvait ici sur les berges du fleuve Noun et voilà pourquoi depuis lors elle y est et mène paisiblement sa vie.

Ce lieu ne constitue pas qu’un lieu d’habitat pour elle, mais aussi un havre de paix, une source de toutes ces inspirations pour préparer les multiples conférences qu’elle tient à travers le monde entier et surtout pour élaborer les chefs d’œuvres littéraire qu’elle produit depuis 1997 sous les éditions JC Lattès à savoir :

  • Ma passion Africaine (1997)
  • La sagesse de mon village (2000)
  • Agis d’un seul cœur (2009)

Personnellement, je n’ai pas eu l’occasion de tous les lire si ce n’est le dernier. Mais vue ce qu’elle y exprime, je peux dire que les deux premiers sont tout aussi des sources d’une parfaite illustration de l’interculturalité entre l’Occident souvent perçu comme monde hautement scientifique et l’Afrique considéré peut-être à tort comme un monde de croyance. Ces livres retracent merveilleusement bien les us et coutumes « MEDUMBA » et replacent dans une sublime harmonie les réalités d’ici et d’ailleurs vues sous le prisme de l’auteure qui a elle-même su faire la jonction entre les deux réalités. Si les deux premiers sont en quelques sortes des autobiographies, le troisième est parti d’une envie de donner de ses nouvelles à sa cohorte de lecteurs et d’admirateurs. Et c’est irrésistiblement des œuvres à lire pour comprendre comment la liberté, l’amour et l’abnégation de certains acquis ont pu faire de Claude Njike Bergeret une femme aussi admirée jusque dans les hautes sphères gouvernementales.

Je repartirai peut-être de « Nku’tchup » ce petit village où elle vit, sans avoir satisfait mon envie de savoir tout sur elle. Mais ce que je viens d’apprendre de cette personne magnifique que je rencontre pour la première fois, est bien plus que ce que j’aurais appris sur elle dans tous les livres du monde. Son sens très aigu à l’attention et même aux détails les plus insignifiants, son incorruptible perception de la liberté, sans y compter sa maitrise quasi-totale de la tradition, de la langue, des proverbes, des plantes médicinales des pays Bamilékés et plus encore du peuple Bangangté auquel elle appartient désormais est une richesse que je trouve inestimable. Je m’étais donné de passer juste une demi-heure ici, mais je me retrouve à y faire bien plus et je pense que ce n’est pas pour bientôt la fin de notre conversation. Car plus on s’entretient, plus j’ai des nouvelles questions à lui poser et je suis à chaque fois sublimé par les réponses qu’elle avance, argumentées d’exemples, expériences de vie et des proverbes « MEDUMBA » qu’elle prononce sans le moindre souci.  Du haut de ses plus de 70 ans à en croire son allure bien entamée par l’âge et les travaux champêtres qu’elle pratique presque tous les jours, elle garde des souvenirs qui sont bien plus vieux que moi.

Je vais partir d’ici le cœur lourd d’émotion, l’âme et l’esprit nourrit à en exploser et ce serait pour autant une belle chose que je ne veux manquer pour rien en ce moment. Mais le plus émouvant de toute ma présence ici, est parti de l’une des réponses qu’elle m’a donné suite à une question sur l’avenir ; elle m’a laissé savoir était sur un travail d’écriture pour une parution probable de son quatrième livre. Cependant, elle n’a pas voulu en dire plus dessus malgré les questions qui tournaient à chaque fois autour. Je pense bien revenir ici de temps en temps pour profiter de cette figure emblématique de la culture dans le sens large du thème avant qu’elle ne retourne à celui qui nous l’a gracieusement donné et pour qui ses parents ont voué leurs vies.

 

Simon Cardin Neyeng.  Artiste Plasticien de formation. Écrit depuis plusieurs années. Travaille avec des musiciens. Voyage.  Il est l’un des lauréats camerounais aux résidences AfroYoung Adult du Goethe Institute, à Lomé au Togo.

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