Le poème est une quête!

2014. Je revisite l’Ouest que j’ai quitté il y a bientôt quinze ans. Je vais à la quête du poème, au premier festival consacré à la littérature et qui se tient dans la ville universitaire de Dschang, le Festival des 3V. Avant, j’ai préparé mon sac. Rangé mon bloc-notes dans la poche la plus proche. A la première page, il y a un téléphone : celui du poète Mohdestes Tagatsing que je rêve de rencontrer depuis 2 ans. J’ai découvert ses poèmes dans un forum et je tente maintenant d’y ajouter un visage. J’arriverai à Bafoussam au petit matin. Je verrai le jour s’ouvrir en même temps que la poche de mon sac, je prendrai mon bloc-notes, écrirai des poèmes pour ce pays que j’aime. Il y a une gare à Bafoussam. Le bus s’arrêtera là, je tournerai les premières pages, je prendrai le contact et j’appellerai le poète. Il m’a dit qu’il est « sur place ». Il suffit donc de marcher pour le trouver. L’ouest ! Le chauffeur joue un Samali ancien pour réveiller les passager endormis, leur rappeler que la première station de l’Ouest est proche : Bafoussam. Je descends. Mes pieds sont comme ceux du nouveau-né. Ils découvrent une terre qu’ils connaissaient avant de venir au monde. Fidèle m’a dit qu’il est « sur place », dans un restaurant qu’il dirige. J’appelle. J’appelle. J’insiste. Pas de chance. Je prends un nouveau bus pour Dschang.

Première leçon : ne jamais rencontrer un auteur dont on n’a pas lu l’œuvre.

ll suffisait de lire le premier recueil de Fidèle Mohdestes Tagatsing Tankou, Quête solitaire, pour savoir qu’il n’est le poète du « sur place », l’homme est nomade dans l’âme. Je reviens à Yaoundé. Quatre années après. Je lis ce que je peux lire et rencontre enfin le poète par un soir de dimanche. Je connais sa mobilité. L’expression « sur place » n’est qu’un élément de sa ‘Mohdestie’. « Je suis à Yaoundé. J’avais rencontre avec mon éditeur…Ok. Rendez-vous pris. »

Une petite pluie s’annonce à l’heure de notre rendez-vous. Fidèle appelle. Un appel moins long que d’habitude. « Je suis arrivé. Je suis dans la pluie ». Comment attendre son hôte dans une pluie ! Je suis au bar tout près, et j’accueille enfin Fidèle Mohdestes Tagatsing Tankou ! Entre notre premier rendez-vous et cette rencontre, quatre années sont passées ! il est des jours heureux comme celui-ci.
Sur sa grande taille, le poète a le visage indescriptible. On doute quand il sourit. On doute quand il ne sourit pas. « Rien n’est tranché », dit-il. Le bar est grouillant de monde. Pourquoi boire dans une rencontre qui a pris 6 ans alors qu’on peut lire des poèmes. Nous ouvrons le deuxième livre. Je l’ai lu et je l’ai fait faire lire. Je suis confiant. Nous commentons brièvement certains poèmes et prolongeons le débat sur d’autres. Chaque poème est une histoire de quête. Carrefour Ezezan. Mimboman. Baméka. Certains datent de ma naissance. J’écoute parler le poète, et j’apprends. Un véritable privilège. Ouvrir les pages de sa vie et les expliquer par un poème.

Au commencement : le ciel !

L’œuvre de Fidèle Mohdestes Tagatsing Tankou, contrairement à celle de bien d’autres écrivains, commence au ciel. La quête dont il est question dans Quête solitaire, paru en 2011 et même dans Une quête sans fin, paru en 2017, a commencé loin de Baméka, où sont écrits la majorité des poèmes. Arras 1, Treichville, Abidjan, Grand Bassam, Bertoua, Dschang etc. sont les lieux provisoires des premiers poèmes. Que cherchait le poète dans ces villes lointaines ! « Mon âme s’envolera. Comme une bulle libérée. », répond doucement le poème « Mourir », écrit en 1995, loin du pays natal.

Nous lisons, nous commentons et le bar se vide. La nuit avance. Fidèle Mohdestes Tagatsing Tankou est un poète du voyage. Un poète des profondeurs insondables. Sa poésie est un chant à la vie, un chant à la mort. Nous parlons longtemps de la dualité. Pour expliquer, le poète n’a plus besoin d’aller à Arras, dans la Grèce d’une époque de l’adolescence. Il trempe sa plume dans l’intelligence de la culture bamiléké dont il est originaire et défenseur. S’il existe un modèle de retour vers l’intelligence africaine, Fidèle Mohdestes Tagatsing Tankou en la figure la plus marquante. Mais il vient de loin…d’une quête solitaire.
La pluie n’a pas cessé, mais le poète doit continuer sa quête. Sur le bord de la route, alors les dernières gouttes de pluie continuent de tomber, nous lisons encore des poèmes. Des poèmes ! Et l’homme de la dualité continue sa quête, dans le ventre de l’universel.

Raoul Djimeli

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *