Sur les chemins tendres et angoissants de sa quête vers les Antilles, Véronique Kanor a publié une œuvre poétique merveilleuse, qui tire son lecteur aux confins des Caraïbes, des îles épuisées par une Histoire  douloureuse, personnelle, forte et pleine d’espérance. Combien de solitude…, son œuvre parue chez Présence Africaine avait déjà, avant sa sortie en 2013, fait l’objet d’une mise en scène théâtrale sous le titre Solitudes Martinique. Véronique Kanor a reçoit en cette fin de septembre 2018, le Prix Éthiophile pour cette œuvre généreuse à la Martinique et à l’amour.

J’ai cru pouvoir avorter leur île…

Il est des îles que seules les lettres placent sur la carte du globe depuis tant d’années. La Martinique en est l’une des plus illustres. Elle a connu des voix dont l’écho allait presque changer le sens de la rotation,  si elles ne s’étaient pas révélées impuissantes devant la terre qui, depuis l’Afrique accouchait de nouvelles révolutions. Même si elle apprécie Gontran Damas, Véronique Kanor ne prolonge pas ces voix festives qui firent briller la France et la langue française plus qu’elles n’apportèrent aux nègres croulant sous les dictatures esclavagistes et coloniales, leur souffle rédempteur.

Combien de solitude… place avant toute chose, la Martinique et sa fille, Véronique, dans les Antilles. La petite île qui s’étouffe entre la Dominique et Sainte-Lucie Barbade signait encore en 2010, il y a quelques années seulement, un référendum proposant aux Martiniquais le choix entre la sévérité administrative française sur l’île ou le relâchement ; un peu d’autonomie pour ces colonies des temps modernes. De l’article 73 à l’article 74 de la Constitution française,  qu’est-ce qui change au nom d’un pays captif ?

C’est par cette entrée que je pénètre, le recueil de poésie de Véronique Kanor, une écriture remarquablement différente, explosive, imagée, qui se donne pour seule mission de creuser les Antilles et d’y trouver des Hommes. L’œuvre s’ouvre sur un ‘je’ en quête de ses origines : c’est le personnage poétique parti de France pour le pays natal. Un chagrin d’amour pour chercher le pays des origines. Une nouvelle voix, celle-là, bariolée « depuis mille ans » au sein d’une terre, au seuil d’un inconnu aussi terrifiant que les eaux qui entourent les terres antillaises.  C’est la voix de la Martinique ! Chaque souffle tente de se sauver de sa propre histoire, de son présent et de son futur. L’un, celui d’une femme, tente le retour au pays natal, dans l’île qui l’habitait avant sa naissance.  L’autre tente la révolution,  chante l’amour de la Martinique épuisée.

Dans ce premier chant — le recueil en a cinq —  l’œuvre de Véronique Kanor s’inscrit surtout dans le voyage. La migration. Elle invite le lecteur à la découverte des décombres, des origines dont les traces sont des secrets enfouis dans la douleur du présent, dans la couleur de peau, dans la couleur du slip, dans la couleur des angoisses. Les noms dans ce premier souffle tonnent comme des stations de la douleur.  C’est la France et son aéroport, ses rues et ses touristes, l’Abbé qui valse la Martinique (une danse ?) avec une fidèle sans nom. L’effacement de ce personnage errant nous conduit bientôt dans la folie, les illusions, le doute et la peur.

 

Je ne pardonnerai pas ; à ceux qui nous ont offensés ; je ne pardonnerai pas… 

La figure de l’homme de Dieu ouvre le poème sur la croyance et le pardon. Le personnage qui « vit sa mort de son vivant » ne pardonnera pas la douleur d’un pays dominé par la France et son article 74. L’évocation des gloires d’antan (les Martiniquais, mais aussi Cheikh Anta Diop) et des souvenirs glorieux de cette terre retournent l’écriture de Véronique Kanor en une grande métaphore. Les codes changent, s’ajustent, déplacent le combat sur de nouveaux fronts sanglants.

« Une larme n’a pas de fond, et même au masculin, la Martinique se fait enculer ». p.14.

Dans un mélange de créole et d’images colorées, les Antilles se révèlent à nous comme des masques impuissants devant le temps qui se renouvelle. Pour illustrer ce regard impuissant et dominé du Nègre devant sa vie, l’écrivaine emploie une image féminine. On voit alors les jeunes filles arpenter les « katkat », dire des « je t’aime » pour sauver leurs vies, ne plus attendre. On voit les garçons aussi, chercher le sens du monde sans le trouver. Le bonheur demeurant le présexe de cette débauche.

«Les vieilles femmes n’enferment pas leurs filles. Le coq lâché a pénétré le poulailler sous le regard des vieilles poules ; elles qui veulent le jeune, le beau, l’homme, elles n’auront plus jamais le jeune, le beau, l’homme…ouvrent les portes de la cour. Par leurs filles interposées, les vieilles mères jouiront à vide. »

Les autres chants de Combien de solitudes… sont des rêves, qui tantôt poussent à la révolution, tantôt au regret, mais toujours avec la touche d’espérance qui habite chaque paragraphe de cette prose poétique. On voit défiler des grèves qui, au bout, ouvrent sur les identités, sur la mémoire collective et qui racontent une l’histoire des origines.  Véronique Kanor évoque ici la grève du 5 février 2009, qui était partie de la Guadeloupe. Les personnages sont condamnés à la vie chère, dans une société où leur imagination ne débouche que sur l’impuissance.

L’heure est également présente dans Combien de solitude... Au début déjà, la question est posée : Combien de solitude encore faut-il pour que vienne l’aube. De 13h30 à 13h31, les événements des derniers chants de solitudes nous rappellent que la marche est lente, qu’elle ne donnera pas au bout de quelques instants l’explosion qu’on attend pour refaire le monde, mais que l’heure avance quand même. C’est l’espoir sous lequel s’assoupit la douleur de ce livre magnifique qui nous arrache de nous-même à chaque fissure.

 

Le Prix Éthiophile qui couronne Combien de solitudes… en cette année 2018, apporte à cette écrivaine réalisatrice et journaliste d’autres lumières pour éclairer les Antilles et la grande Martinique des lettres.

 

Véronique Kanor, Combien de solitudes…, Présence Africaine, 2013.

 

Raoul Djimeli

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