TONI!

J’ai plusieurs fois parlé du compas moral, de l’écrivain comme compas moral, de l’écrivain comme concierge de la république. J’ai toujours pris l’exemple de Njoya, mon maitre, pour verbaliser ce concept, et j’ai mentionné Wole Soyinka pour en présenter la méthode. Il y’a cependant une personne, une, qui en a toujours été le vécu palpitant – c’est bel et bien Toni Morrison, morte aujourd’hui, a 88 ans. La raison, la voici – elle est, elle était Noire. Cela veut dire qu’elle le revendiquait, sa noirceur donc, comme espace d’expression, comme point de vue et comme cause politique. Les Noirs sont une minorité aux USA, une minorité comme les Latinos, comme les Asiatiques. Mais par rapport à eux, et c’est Toni Morrison qui l’a formulé ainsi, les Noirs ont une histoire qui fait d’eux la conscience morale des Etats-Unis, et cette histoire c’est l’esclavage. Aucun autre Américain n’est arrivé aux USA enchainé. Qui plus est, et c’est encore Toni Morrison qui l’a clairement formulé, se définir comme Américain se faisait et s’est toujours fait aux détriments des Noirs. C’est cela une position morale, un ancrage moral. Le disant évidemment Toni Morrison se situait dans la longueur de la tradition afro-américaine, de Baldwin a bien d’autres, qui ont toujours compris, moins que les Noirs aux USA aient une double conscience, qu’ils aient une histoire de discrimination, mais surtout, et principalement, qu’ils soient le lieu où l’Américain en entier trouve son reflet moral, le Abel de Caïn qui a commis un péché si profond qu’il est devenu crime – mettre son propre frère en esclavage, le tuer en réalité. Cette position morale de la couleur, de la noirceur, est quelque chose de fondamental, qui n’a pas souvent été souligne par les écrivains, par les gens en général, et c’est cela qui, pour moi est l’apport intellectuel de Toni Morrison.

On dit souvent que l’écrivain est une lampe dans les ténèbres – c’est de cela qu’il s’agit, car il n’y a pas d’écrivain sans ancrage moral, car alors ce serait une machine à écrire. Et celles-ci sont nombreuses tandis que les écrivains sont peu, trop peu. Je vois souvent de France surtout, des gens qui se perdent dans des confusions, et disent que l’écrivain c’est un style, oui, c’est un style, l’écrivain, mais trempe dans un ancrage moral, notez que je n’ai pas dit moralité, et c’est ce fondement moral qui donne à la république son compas. Dans des moments troubles, on y retourne, encore et encore. Allons-y donc: durant sa vie plutôt longue, Toni Morrison a eu a cote d’elle de nombreux écrivains, et je pense ici à Philip Roth par exemple, qui étaient sans doute beaucoup plus lus qu’elle, je pense ici a plusieurs autres – et pourtant c’est à cause de son ancrage moral dans la noirceur, et dans la définition de la noirceur comme une position morale – à cause de l’esclavage – qu’elle les a surpassés tous. Imbattable Toni! Il est indiscutable que cela a une signification politique, et d’ailleurs, elle l’a démontré en étant l’une des toutes premières à supporter la candidature de Barack Obama. C’est que de son vivant elle a vu triompher ce pourquoi elle s’est si longtemps battue – un président noir dans la Maison blanche. Ce n’est pas peu. Ils sont nombreux, les écrivains qui sont morts sans vivre le triomphe de ce qui a fondé leur usage de l’alphabet. Le tragique de leur parcours, de leur vie aura donc été le testament de ce que d’autres pourraient, devraient achever, devraient compléter. Ici ce n’est pas le cas: se faire remettre par Obama, dans la Maison blanche, une médaille d’honneur, est ici et aura ici été un triomphe de l’écriture militante, de l’écriture politque, de l’écriture morale.

Plusieurs personnes retourneront sur ses œuvres, et en premier mentionneront  Beloved. Il sera facile ici aussi de se rendre compte que l’écrivain, au final, laisse très peu de livres – un seul suffit pour une vie. Pour Toni Morrison, c’est Beloved. Comme chez Cervantès, c’était Don Quichotte. Un seul livre qui sera lu et relu, qui sera cité ici et là comme référence d’une vie, comme testament d’un style justement. Parce que ce livre unique, même s’il cache bibliothèque, n’est que l’indice, le symptôme de cette position morale-la dont je parle, et qui veut que l’écrivain n’aie de signification que par la voix qu’il donne a une conscience, à la conscience de son temps. C’est aussi simple que cela, et voilà ce qui fait que, la lecture de ce livre unique soit recommandée dans des écoles, afin de former justement par la lecture régulière sous la conduite de professeurs, cette conscience-là qui caractérise une époque. Car il faut bien savoir ce que c’est que le vécu noir aux USA, il faut le savoir, pas seulement dans ses manifestations quotidiennes de l’exclusion ou de l’inclusion, mais dans ce moment même qui en a fait le compas de toute une république, et ce moment, c’est évidemment l’esclavage et son vécu. L’histoire, cette histoire que personne ne veut plus regarder, cette histoire à laquelle personne ne veut plus se confronter, il faut y plonger le savoir des citoyens dès l’enfance afin qu’ils grandissent avec les drames qu’elle a rendu possibles – une mère obligée de tuer son enfant! Et c’est là, dans cet infanticide que justement naît le citoyen: tuer l’esclave en nous, et je veux dire, pas seulement dans l’Américain d’aujourd’hui, en chacune et en chacun de nous, afin de devenir des citoyens, des véritables citoyens. Il n’y a pas testament plus profond que celui-là laissé par une écrivaine comme un pays, tout pays, serait fier d’en avoir. Un des derniers écrivains des Etats-Unis, dont les universités ont transformé le profil des écrivains, pour en faire des enseignants d’écriture, au final. L’écrivain  comme conscience de son pays, comme conscience nationale, voilà ce que Toni Morrison était. Compas moral.

Concierge de la république


Patrice Nganang est écrivain, enseignant de Théories littéraires et de Cultural studies,  à Princeton University.  La traduction de son roman La saison des prunes, (When the plums are ripe ) paraît ce 13 août chez FSG.

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